«Cet article sur l’honneur perdu de Lord Elgin me pousse à vous dire combien je partage votre perplexité et la difficulté qu’il y a à trancher dans la problématique de la restitution des biens culturels. Pour avoir été plusieurs fois dans des pays africains, je me suis posée la même question.»

Martine Brunschwig Graf

«Le fils de Lord Elgin, décidément amateur d’art, a également participé au sac du Palais d’été lors de la guerre des Boxers. Mais cette fois l’Angleterre et la France étaient alliées et se sont partagé le travail.»

Jacques Couzin

«I admire your bravery in jumping into nest of vipers as vicious as the one in which repose the Elgin marbles.

I look at it this way: the British say they obtained the marbles legally from the Ottoman rulers of Greece at the time. I suppose that «Greece» was little more than a geographical concept at the time. After 1800 years the only real trace of ancient Greece had been transmitted by Arab thinkers to the rest of the world, by the Romans through their art and laws, and by the language the Greeks left us.

So when «Greece» obtained its independence (with British help: remember Lord Byron), it is natural that the Greeks look at their history in order to recreate a lost sense of identity. That’s what this is all about. National identity.

And now that the British museum has carefully and lovingly looked after the Elgin marbles, it is time to recognize that they must be given back. Otherwise it will always be a bone of contention between the Greeks and the British.

I heard a Greek representative of the new Parthenon museum say on the BBC the other day: After all,if they could give back India, they can give back the marbles as well.

Time to face the change.»

Peter Gaechter

«Le fils de Lord Elgin a également sévi en Chine, comme l’indique le récit de son secrétaire particulier, en favorisant le commerce de l’opium, sous couvert de libre-échange. Hélas pour nous, les Chinois ont une mémoire hypertrophiée!

Dans le même temps, Baudelaire dénonçait l’usage de l’opium. Qui s’en souvient en France?

(Oliphant L. (1875) Récit de l’ambassade de Lord Elgin en Chine et au Japon, par Laurence Oliphant, secrétaire particulier de Lord Elgin. Traduction française, 1875. Lévy frères, Paris.)

Bien cordialement.»

Jean Claude Martin

«Avant de lancer dans d¹absurdes et violentes polémiques, il serait sage, même sous la dénomination très officielle d « Editorial » de se référer aux faits historiques (base ce me semble de tout travail journalistique digne de ce nom).

Elgin n’a pas « volé » les frises du Parthénon. Il les a sauvées pour les conserver parmi les trésors de notre civilisation. Il l’a fait à ses frais et non pour un quelconque profit personnel. S’il n¹avait pas agi de la sorte, ces inestimables sculptures auraient probablement été détruites, comme tant d¹autres restes de la culture grecque archaïque, par les Ottomans alors maîtres des lieux qui considéraient Athènes comme une obscure ville de province en bordure de leur empire. La Grèce en tant que telle n’existait plus à cette époque et les Turcs utilisaient l’Acropole comme entrepôt, arsenal, étable et s’en servaient même comme cible pour les tirs d¹entraînement de leur artillerie , ce qu¹observa lord Elgin avec horreur.

Il mit ces chefs d¹oeuvres à l¹abri, paya lui-même les frais de leur transport en lieu sûr et leur assura depuis près de 200 ans un lieu d¹exposition digne d¹eux au British Museum, lieu ouvert à un public mondial.

En l’occurrence, il ne s’agit donc pas de pillage mais de sauvetage.

D’ailleurs si d¹aventure tous les musées au monde étaient mis en demeure de rendre les trésors qu¹ils abritent, originaires d¹autres lieux et issus d¹autres civilisations il s’en suivrait des disputes sans fin quant à la manière dont chacune de ces acquisitions a été effectuée.

« L’arrogance des colonialistes britanniques » à laquelle vous faites si obligeamment référence s¹est même manifestée jusqu’ en Suisse, au XIXème siècle, où, au grand étonnement des autochtones de l’époque, les Anglais furent parmi les premiers à escalader les montagnes helvétiques, à y introduire leurs étranges passe-temps, tels que le football, le tennis, le golf, le ski même, et à peu de chose près créèrent le tourisme suisse tel qu¹il existe actuellement.

S’il faut parler de restitutions d’oeuvres d’art, pourquoi ne pas rester au niveau local et évoquer par exemple le retour en la cathédrale de Lausanne des superbes tapisseries qui l’ornaient et que Berne s’est approprié lorsque leurs Excellences « colonisèrent » le canton de Vaud. Malheureusement, cet autre « colonisateur » que fut Napoléon Ier n’a pas pensé à demander leur restitution lorsqu’il rendit au Pays de Vaud son indépendance. Qui sait ?

Les tapisseries en question auraient pu se retrouver dans un musée français au Louvre peut-être ­ comme tant d’autres objets venant d’Egypte ou d’autres lieux, amassés lors des campagnes napoléoniennes d’Egypte, d’Italie, ou d’Espagne entre autres.

Votre journal pourrait donc utilement se concentrer sur une campagne de restitution de ces biens vaudois au lieu qu’ils occupaient avant l¹invasion bernoise. Ou si les tapisseries n¹étaient plus souhaitées de part et d¹autre de la nef de la cathédrale, je suis sûr que Monsieur Tschumi serait ravi de dessiner un bâtiment idoine pour les abriter non loin de ce lieu de culte, s¹il ne se trouvait pas de place dans l¹actuel musée du vieux Lausanne, par exemple.

Michael Green

«J’ai beaucoup apprécié votre article sur le « vol » de Lord Elgin , et je tiens à vous le dire et vous féliciter. En tant que Grec je suis sensible à cette question. Vous retracez avec beaucoup de finesse et de talent les différents aspects de cette histoire tels qu’ils ont été présentés par les protagonistes au long des années, ainsi que leur contexte politique. Le sens des mots n’est pas le même pour tout le monde, ni à toutes les époques…»

David Constantinis

Madame,

Vos scrupules vous honorent, et vous avez parfaitement raison de souligner que l’on doit être prudent avec les jugements d’actions passées, survenues dans des circonstances éloignées de notre univers mental.

Il n’empêche que, tout comme Victor Hugo aura à coeur de stigmatiser le sac du Palais d’Eté en 1860 par ses compatriotes*, des Britanniques contemporains se sont élevés contre l’outrecuidance de Lord Elgin. Le plus célèbre d’entre eux n’est autre que Lord Byron :

«Dull is the eye that will not weep to see

Thy walls defaced, thy mouldering shrines removed

By British hands, which it had best behoved

To guard those relics ne’er to be restored.

Curst be the hour when from their isle they roved,

And once again thy hapless bosom gored,

And snatch’d thy shrinking gods to northern climes abhorred !...»

[ Maudit soit l’oeil qui resterait sans pleurs à la vue de ta face outragée, de tes linceuls arrachés par des mains britanniques. Celles-ci n’étaient-elles pas tenues de les préserver, de les rendre à leur première gloire ? Maudit soit le jour où la mer les a vues débarquer, en vue d’arracher ces reliques de ton sein pour les emporter dans leurs îles lointaines... ] (trad. libre de Childe Harold’s Pilgrimage, 1818)

En ces temps de composition de philosophie, vous soulevez la question posée par Aristote de l’écart entre justice et équité (Ethique à Nicomaque, V, 14). Cicéron a ramassé le dilemme en une formule laconique : « Summum jus, summa injuria » [ Comble du droit, comble de l’injustice ! ] (in De Officis).

Veuillez pardonner cet étalage qui ne vise qu’à vous assurer que la qualification de « vol » dans un billet d’actualité consacré au Parthénon n’était pas hors de propos.

Cordialement,

Gabriel Vital Durand

* « On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser... » (in Lettre au capitaine Butler, 1861)