Revue de presse

Les «pitoyables rodomontades» de François Hollande contre Vladimir Poutine

Le président de la République française menace, dans un entretien, de traîner Vladimir Poutine devant une cour internationale. Le président russe annule sa visite à Paris. Perplexité chez les éditorialistes

«Juger Poutine, la dernière trouvaille de Hollande»: c’est par ce titre qui claque au vent que Jérôme Beylau, dans Le Point, commente les déclarations que François Hollande a faites lundi soir sur la chaîne de télévision TMC.

TMC/TF1 raconte: «Lors de son déplacement à Tulle, le 8 octobre, François Hollande a accepté de répondre en exclusivité aux questions du journaliste Hugo Clément pour «Quotidien» sur le conflit syrien, et a tenu des propos très durs à l’encontre de Vladimir Poutine. Pour la première fois, le président de la République dit «se poser la question» de recevoir ou non Vladimir Poutine lors de la visite à Paris du président russe, prévue le 19 octobre prochain.»

Pour le verbatim exact, avançons un peu dans l’entretien. Question du journaliste: «Vous allez recevoir prochainement le président russe Vladimir Poutine à Paris, mais on a l’impression que les Russes et Bachar el-Assad ne seront pas sensibles aux pressions et continueront quoi qu’il arrive leurs actions à Alep. Est-ce que finalement aujourd’hui, vous, le président français, vous ne parlez pas dans le vide?».

Réponse du président de la République: «Je vais sans doute recevoir Vladimir Poutine, je me suis posé la question.»

Relance du journaliste: «Ce n’est pas sûr?»

Précision du chef de l’Etat: «Je me suis posé la question. Est-ce utile? Est-ce nécessaire? Est-ce que ça peut être une pression? Est-ce que nous pouvons encore faire en sorte qu’il puisse lui aussi arrêter ce qu’il commet avec le régime syrien, c’est-à-dire l’appui aux forces aériennes du régime, qui envoie des bombes sur la population d’Alep? Donc j’aurai à recevoir, je me pose encore la question, Vladimir Poutine. Si je le reçois, je lui dirai que c’est inacceptable, que c’est grave même pour l’image de la Russie, pour ce qu’elle représente. La Russie, c’est un pays ami de la France. Comment admettre que ce soient des avions russes, ou en tout cas des éléments russes, qui appuient l’aviation de Bachar al-Assad pour écraser une ville comme Alep?»

Vladimir Poutine va-t-il trembler de tous ses membres?

Le journaliste insiste: «Est-ce que vous pensez que Vladimir Poutine vous écoute, sincèrement?»

Et c’est là que Hollande lâche ce qui tant fait ricaner Jérôme Beylau du Point: «Il y a des sanctions que l’on peut prononcer, il y a des actions que l’on peut engager. Nul ne doit penser qu’il est impuni. J’évoquais la Cour pénale internationale: si l’on songe à ce qu’il se passe à Alep, ce sont des crimes de guerre. Ces crimes de guerre relèvent de la Cour pénale internationale. Et ceux qui les commettent auront à répondre de leurs actes.»

Jérôme Beylau n’en peut plus: «Vladimir Poutine peut trembler de tous ses membres: le redoutable François Hollande l’attend au tournant avec un gros bâton. Si le très puissant président de la France socialiste consent à recevoir le flageolant tsar de toutes les Russie, ce sera bien pour lui passer un sérieux savon à propos de la Syrie, pas pour lui faire des courbettes. Bombant un torse de fin de mandat, François Hollande va jusqu’à menacer de traduire Poutine devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre. On va voir ce que l’on va voir!»

«Pitoyables rodomontades»... et annulation

Et l’éditorialiste de conclure: «Ces pitoyables rodomontades sombrent dans le ridicule. Faute de pouvoir peser sur les événements de Syrie, François Hollande et son gouvernement se livrent à une désastreuse surenchère antirusse très préjudiciable aux intérêts à long terme de la France. Et qui risque de la mettre hors jeu dans les tractations qui ne manqueront pas, in fine, de reprendre entre le Kremlin et la Maison-Blanche.»

Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Vladimir Poutine «a décidé d'annuler» sa visite à Paris prévue le 19 octobre, a annoncé mardi le Kremlin, cité par l'AFP. «Le président a décidé d'annuler sa visite en France», a déclaré le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov, précisant que Vladimir Poutine est «disposé à visiter Paris lorsque le président Hollande se sentira à l'aise» pour le voir.

Xavier Frère, dans le Dauphiné, n’en doute plus, lui, c’est «le long hiver des relations franco-russes». Il remet dans son contexte le coup des Russes: «Cinq bulbes dorés à 36 mètres de hauteur, tout près des 300 mètres de la tour Eiffel. Le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe, ou cathédrale Sainte-Trinité, à Paris ne fera pas de l’ombre au plus célèbre monument français, mais son inauguration, programmée le 19 octobre, s’est invitée au plus haut sommet des relations diplomatiques entre la France et la Russie. Vladimir Poutine viendra-t-il en France le 19 octobre?» La réponse est désormais connue, c'est non. Et cette décision ne va pas arranger les fissures profondes de la classe politique française face à la Russie. 

La droite plutôt proche de Poutine, mais c’est plus compliqué…

Ce n’est pas Denis Bauchard, ancien ambassadeur, conseiller spécial pour le Moyen-Orient à l’Institut français des relations internationales/IFRI, qui va contredire Xavier Frère. Il signe dans Le Monde une tribune qui met en évidence la division de la classe politique française face à la Russie et à son président: «Avec la perspective du retour de la droite au pouvoir en 2017, on peut s’interroger sur la possibilité, certains pensent la probabilité, d’une inflexion de notre politique étrangère, en particulier vis-à-vis de la Syrie et de la Russie. En effet, la plupart des candidats à la primaire de la droite, comme François Fillon et Nicolas Sarkozy, semblent être sur cette ligne. On se rappellera que les relations du président Sarkozy avec la Russie, et plus personnellement avec Vladimir Poutine, étaient plutôt bonnes. […] Il n’en est pas de même pour la Syrie: le président Sarkozy comme le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Alain Juppé, ont soutenu d’emblée les rebelles: la France a été la première à reconnaître le Conseil national syrien puis la Coalition comme «seul représentant légitime du peuple syrien». Dans le même temps, les autorités françaises ont été les premières, et en des termes particulièrement durs, à accuser Bachar al-Assad personnellement de crimes contre l’humanité et ont été à l’origine des sanctions européennes contre la Syrie baasiste.»

Aujourd’hui, la situation au Proche-Orient a changé

Voilà pour la mise en perspective, mais aujourd’hui, pour Denis Bauchard, la situation a changé: «Certains signes ou déclarations de candidats de la droite peuvent laisser penser qu’il y aura une inflexion, voire une remise en cause de la politique suivie par François Hollande tant vis-à-vis de la Syrie que de la Russie, pour plusieurs raisons. La première est que le contexte a fondamentalement changé. La Syrie est un désastre humanitaire et politique. […] Le Moyen-Orient est ainsi devenu un vivier de djihadistes, dont beaucoup venus d’ailleurs, y compris d’Europe. Ainsi l’objectif prioritaire n’est plus d’encourager la démocratie mais d’essayer de rétablir un minimum d’ordre et de stabilité dans cette zone.»

Il s’agit de plaider pour la stabilité et donc des aménagements avec la Russie

Et tout cela, sans parler de l’Europe: «Le contexte a également changé en Europe. Les sanctions décidées par l’Union européenne contre la Russie n’ont pas eu les effets escomptés. […] Ainsi, après une politique au Moyen-Orient fondée en grande partie sur l’émotion et la promotion de la démocratie, une politique plus pragmatique et réaliste est amorcée, compte tenu de l’évolution de la situation. Elle sera sans doute confirmée, voire accentuée, par le futur président, qu’il soit de droite ou de gauche.»

Bref, «le réalisme plaide en faveur d’une reprise, en concertation avec l’Allemagne, du dialogue sur de nouvelles bases avec la Russie, acteur à l’évidence incontournable tant au Moyen-Orient qu’en Europe et du soutien aux gouvernements en place contre les risques de déstabilisation.»

«Il n’y a pas d’un côté les bons, de l’autre les méchants»

En d’autres termes, c’est tout le logiciel qu’il s’agit aujourd’hui de changer dans l’analyse de la situation. Ce que Jérôme Beylau, du «Point», résume ainsi: «Dans ce tragique maelström, il n’y a pas d’un côté les bons, de l'autre les méchants. Il n’y a, en fait, que des méchants. Poutine est certes un manœuvrier cynique et Bachar el-Assad, un dictateur sanglant. Mais le camp d’en face, Daech, le Front al-Nosra, rebaptisé Fatah al-Cham (qui a du moins officiellement rompu avec Al-Qaida), et toute la nébuleuse islamico-djihadiste soutenue par le Qatar et l’Arabie saoudite ne sont pas de doux pacifistes. Montesquieu et Tocqueville ne sont pas leurs livres de chevet. Quant aux démocrates syriens, ils se font aussi rares que les ours blancs dans la forêt tropicale.»

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