Le stade du chasseur

[…] Suisse de l’étranger, je dois confesser que j’ai montré un peu plus de zèle que la moyenne en me portant volontaire pour servir. […] Je l’avoue, j’aimais l’armée et mon fusil d’assaut, que je montrais avec fierté à mes amis étrangers ébahis (et sans doute aussi consternés).

Mais depuis j’ai grandi. Dans Walden (1854), l’auteur américain Henry David Thoreau écrit qu’«il y a une période dans l’histoire de l’individu, comme dans celle de la race, lorsque les chasseurs sont les «meilleurs hommes». Nous ne pouvons que plaindre le garçon qui n’a jamais tiré un pistolet». C’est ce que l’auteur appelle le «stade évolutif du chasseur». L’UDC, légende de Guillaume Tell à l’appui, voudrait nous faire croire que les Suisses tiennent à ces traditions. Or les fusils à la maison n’ont protégé nos aïeux ni de la tyrannie interne des oligarchies, ni de l’ennemi externe: la Suisse en 1798 est tombée en quelques jours. […]

Faisons preuve de responsabilité, de patriotisme et de bon sens en votant pour l’initiative. Le «stade du chasseur» en Suisse est révolu.

Mon pays, mon arme

Les fonds de vallées valaisannes ont encore leur stand de tir. Le tireur s’y rend volontiers pour s’entraîner, pour disputer des concours et le tir en campagne. Le jour où il faudra aller à Sion récupérer son arme pour tirer dix cartouches d’entraînement à Vissoie ou à Bourg-St-Pierre, le nombre des tireurs va chuter. […] Alors qu’ on cesse de nous rabâcher que le tir sportif populaire n’est pas condamné. […]

Le citadin n’éprouve que crainte et répulsion, mais celui qui pratique le tir connaît son arme et apprend à l’aimer pour sa précision, sa tenue en main et même son esthétique. Le tireur est aussi très souvent attaché à des armes héritées de son père, de son grand-père ou donnée par un ami cher au soir de sa vie. Ce qui explique que l’on peut être chasseur à la carabine et posséder aussi un pistolet, un fusil de chasse ou militaire auquel on tient. […].

L’initiative se trompe de cible et, plus grave et lourd de conséquences, le message de défiance que l’Etat adresse à ses citoyens armés et responsables est catastrophique et ne restera pas sans conséquences électorales. […]

Le fusil banalisé

[…] Il paraît évident qu’un fusil d’assaut n’a pas sa place à la maison (dans la cave, l’armoire à balais ou celle de la chambre à coucher). A se demander qui, à l’origine, a eu cette idée saugrenue. On invente des systèmes de bouchons (pour l’eau de Javel, par exemple) que les enfants n’arrivent pas à ouvrir, mais on n’hésite pas à laisser un fusil à la portée de n’importe qui, y compris les voleurs. […]

En outre, entreposer à la maison un fusil, comme s’il s’agissait d’un appareil ménager quelconque, c’est un message pour le moins ambigu que la société transmet aux épouses et surtout aux enfants. C’est la banalisation d’un engin qui a été conçu pour tuer […]. Le soldat rapportant son arme chez lui serait le représentant de la force militaire helvétique, garant de notre défense, comme l’était Rambo des Etats-Unis. Cette vision est dépassée. […] Personne ne sait le rôle que jouent toutes ces armes au sein des familles. On peut, hélas, imaginer que certains hommes s’en servent pour terroriser leur entourage. Ce qui est en revanche certain, c’est qu’elles tuent 300 fois par an. […]

Que les femmes, premières victimes des coups de colère de leurs compagnons soldats, aillent donc voter oui le 13 février.

Affaiblir notre armée?

[…] Les milieux favorables au maintien d’une arme de milice forte doivent donc tout faire pour s’assurer que le maintien du fusil d’assaut à la maison soit pérennisé. En effet, si l’armée de milice confère de nombreux avantages par rapport à une armée professionnelle en terme de coûts et d’efficacité […], ce postulat demeure pourtant uniquement valable si le milicien dispose d’un équipement et d’un niveau d’entraînement suffisamment élevé. Ainsi, le maintien du fusil d’assaut à domicile participe au très bon niveau de tir qui caractérise notre armée. Un des nombreux avantages comparatifs de notre milice réside dans sa capacité à bien maîtriser les armes de poing et, dans ce domaine, il n’y a pas besoin de se référer à un test PISA tant l’excellence de notre armée fait l’unanimité auprès des spécialistes internationaux. Il s’agit à tout prix de conserver cet avantage compétitif qui renforce notre milice d’autant plus que le système actuel ne procure que des avantages, ceci sauf bien évidemment pour la gauche qui cherche ici encore une fois à affaiblir notre armée par tous les moyens pour mieux pouvoir ensuite justifier à terme sa suppression. […]

Incidents surmédiatisés

Pourquoi un décès dû à une arme à feu a-t-il un effet médiatique infiniment plus grand qu’un décès sur la route, au travail ou dans la pratique d’un sport?

Chacune de ces trois activités provoque pourtant 200 à 300 morts par année, soit au moins dix fois plus que les armes d’ordonnance dont on veut nous priver. Et je ne compte pas les centaines de milliers de blessés. A quand l’interdiction des véhicules, du travail et des sports? […].

En mémoire de Corinne Rey-Bellet

Les armes n’ont rien à faire à la maison. […] Ce n’est même pas une vieille tradition suisse, puisqu’elle date de la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Ce système absurde doit être supprimé, parce que les armes à domicile tuent non pas des ennemis mais des proches. […] Trop souvent, des hommes, maris et pères de famille «pètent les plombs» et se ruent sur leur arme de service pour massacrer femme et enfants. […] Rappelons que c’est une série de drames familiaux – dont l’assassinat, par son mari officier, de l’ancienne championne de ski Corinne Rey-Bellet et de son frère – qui est à l’origine de l’initiative. Les lectrices du magazine alémanique Annabelle avaient alors signé en grand nombre une pétition contre les armes à domicile. Des organisations féminines ont ensuite joué un grand rôle dans le succès de l’initiative.

Opposants, vous devrez assumer…

Dans son message du 16 décembre 2009 relatif à l’initiative, le Conseil fédéral constatait:

«[…] Une limitation de la disponibilité des armes à feu contribue à la diminution des taux de suicide. Dans les pays qui [ont restreint leur accès] (comme par exemple le Canada, l’Australie, l’Ecosse, l’Angleterre et le pays de Galles), non seulement le nombre de suicides par arme à feu a diminué, mais aussi le taux de suicide en général. Il est en effet prouvé que les instruments ou méthodes de suicide ne sont pas interchangeables. […] Limiter l’accès aux armes à feu est […] une mesure cruciale, spécialement probante dans le domaine de la prévention de la violence domestique grave (avec décès). Cela permet par ailleurs de réduire les actes de menace et d’intimidation. […]» Or, aujourd’hui des opposants affirment le contraire. Si l’initiative est rejetée, ils devront assumer, de même que le parlement, chaque nouveau suicide et/ou délit de violence familiale, commis avec une arme militaire.

Les restrictions existent déjà!

[…] Cette initiative est une action antimilitariste, enrobée d’une couche mielleuse de bons sentiments, de délire sécuritaire et d’émotionnel.

Il est en outre agaçant que, dans le domaine des armes privées, personne parmi les initiants ne cite la Loi fédérale sur les armes du 12 décembre 2008, texte restrictif s’il en est. Comme si n’importe quelle arme pouvait être achetée n’importe où, n’importe comment, par n’importe qui. Les fichiers centraux existent par conséquent déjà; mais, bien sûr, là-dessus, règne un assourdissant silence de circonstance.

Incapable de faire face à certains problèmes de société (éclatement de la cellule familiale, incivilités, violences, etc.), la gauche, dépassée, propose ainsi une solution aussi maladroite qu’inadaptée. Et alors, quid des jeux (DVD, Internet) trop réalistes et ultra-violents? De la banalisation de la guerre et de la souffrance?

Un entrepôt de 300 kilomètres

[…] Que vise cette initiative? L’armée et exclusivement celle-ci! Les soldats n’ont déjà plus de munitions à la maison et à moins de se servir du fusil d’assaut comme d’un gourdin, je ne vois pas le danger lié à sa détention.

Voyons les conséquences d’une telle initiative. Chaque année, 100 000 soldats et 10 à 15 000 recrues sont appelés sous les drapeaux. Il faudra donc que ces personnes prennent congé en semaine avant et après leur période militaire pour prendre et rendre leur arme de service […]. Par ailleurs, compte tenu de l’atavisme de nos fonctionnaires pour l’ordre et la précision je vous laisse le soin d’imaginer les futures queues aux guichets pour remplir les inévitables questionnaires et le temps perdu. En outre nous parlons de 2 500 000 armes de service qui devront réintégrer les arsenaux. Un râtelier abritant environ 8 armes par mètre linéaire, les arsenaux devront donc trouver plus de 300 km pour les entreposer! […]

Comme les vaches et les vélos

[…] [J’approuve] les trois mesures proposées par l’initiative […]: la mise en place d’un registre national des armes (1), le maintien du fusil militaire à l’arsenal (2), la nécessité de prouver le besoin et l’existence des capacités requises pour l’utilisation d’armes à feu ou de munitions (3).

1. Dans un pays où chaque vache, chaque vélo, chaque battement de cil a son numéro d’enregistrement, il paraît inconcevable que cela ne soit pas le cas pour un instrument destiné à tuer. Actuellement, les armes ne sont enregistrées qu’au niveau cantonal, ce qui ne favorise guère un contrôle efficace.

2. Si l’on s’imagine une seconde à la place d’une personne menacée par un fusil d’assaut (même non chargé), le bon sens nous dicte qu’il y a une place pour chaque chose et que celle d’une arme est incontestablement à l’arsenal.

3. Les armes resteraient donc disponibles pour les personnes qui en font un usage professionnel. […]

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