Si les droits de l’enfant, en tant que droits humains, sont intangibles, ils se confrontent aujourd’hui à des nécessités qui justifient qu’ils puissent être réduits dans leur portée. Après ces premières semaines de crise, de profonds questionnements apparaissent quant à la manière d’assurer leur respect dans un contexte si défavorable. En particulier: comment garantir le droit au maintien des relations familiales en cas de placement, alors que les mesures d’éloignement se généralisent?

Les situations varient considérablement d’un canton à l’autre, voire d’un foyer à l’autre: selon qu’il se situe en zone urbaine ou en pleine nature, qu’il accueille de très jeunes enfants ou des adolescents, la vie quotidienne est régie par des impératifs propres à chaque contexte. Les équipes éducatives et leur encadrement mettent tout en œuvre pour protéger les enfants qui leur sont confiés, et ce malgré des horaires rendus kafkaïens par les circonstances. Elles doivent toutefois faire face à des demandes de placement d’urgence, conséquences directes du stress et du confinement, et il est à craindre que les questions liées à la protection des enfants et de leurs droits ne prennent de l’ampleur.

Deux nécessités antinomiques

L’article 9/3 de la Convention relative aux droits de l’enfant protège le droit de l’enfant, séparé de l’un ou de ses deux parents, d’entretenir régulièrement avec eux des relations personnelles, sauf si cela est contraire à son intérêt supérieur. Naturellement, protéger l’enfant d’une possible contagion, donc protéger sa santé, est tout aussi essentiel que de protéger son droit aux relations personnelles, et en ce sens, une pesée d’intérêts n’offre ici aucune solution. Il s’agit donc d’imaginer comment concilier ces deux nécessités antinomiques.

Pour ce faire, les travailleurs de terrain ont recours aux solutions numériques (entretiens via les différents réseaux de conférence vidéo) pour garantir un maintien des liens. Mais ces moyens sont-ils suffisants? Répondent-ils aux besoins de chaque enfant? La mise en avant des droits de l’enfant peut ici jouer un rôle: en effet, l’Etat, fédéral et cantonal, est garant du respect des droits de l’enfant, et doit tout mettre en œuvre pour qu’ils soient effectivement respectés. Aussi, il serait utile que les autorités s’assurent que les foyers sont suffisamment équipés en matériel de communication (et de divertissement) pour permettre des contacts aussi fréquents que nécessaires. Si la situation devait durer, des mesures plus conséquentes devront peut-être être envisagées, comme un encadrement médical pour les rencontres entre parent(s) et enfant(s).

La coopération et la coordination entre foyers, entre acteurs de l’enfance, voire entre cantons, deviennent essentielles, alors qu’elles sont réputées complexes déjà en temps normal

Cette crise met également en lumière la question de la gestion de l’espace disponible, tant au sein des foyers pour mettre en place des lieux spécifiques à l’accueil que dans le dispositif général de protection, qui anticipe, ou non, les situations d’urgence et les conséquences en termes d’augmentation de demandes de placement. La coopération et la coordination entre foyers, entre acteurs de l’enfance (pédopsychiatrie, crèches, etc.), voire entre cantons, deviennent aussi essentielles, alors qu’elles sont réputées complexes déjà en temps normal.

Lecture différenciée de l’intérêt de l’enfant

C’est peut-être vers une lecture différenciée de l’intérêt de l’enfant et de l’intérêt des enfants qu’il faut orienter la réflexion. Les mesures sanitaires sont prises dans un intérêt général visant à protéger les enfants et leurs familles. Elles sont certes nécessaires, mais elles ne doivent pas empêcher une approche non moins nécessaire de la situation de chaque enfant pris individuellement. En ce sens, le principe du droit à la participation peut apporter un éclairage bienvenu.

Ce droit implique tout d’abord d’entendre l’enfant, d’écouter ce qu’il a à dire, de le laisser exprimer ses questions et ses angoisses, et ce malgré la difficulté de dégager de la disponibilité dans le chaos actuel. Il s’agit ensuite d’aider l’enfant à comprendre ce qui se passe autour de lui, pour essayer de faire le tri entre ses projections et la réalité. Enfin, discuter de ce que les adultes mettent en place pour répondre aux besoins de l’enfant, mais aussi expliquer ce qui sera possible, ce qui ne le sera pas, et pourquoi.

Malgré les difficultés, les équipes éducatives remplissent leurs fonctions au plus près des besoins des enfants qui leur sont confiés, et méritent, comme d’autres professions, d’être saluées et remerciées. En considérant ce que la situation actuelle génère comme stress et comme incertitudes chez les adultes, nous souhaitons simplement souligner que permettre aux enfants placés de s’exprimer et de pouvoir être acteurs, dans la mesure de leurs moyens, tant de leur quotidien résidentiel que de l’organisation des relations avec leurs familles, reste une garantie essentielle du respect de leurs droits.

Carole Terrier est la présidente de l’association Particip’Action et Hervé Boéchat, son vice-président.

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