L’initiative à propos de l’instauration d’avocats en faveur des animaux atteste, quel que soit le sort des urnes le 7 mars, d’un changement dans notre rapport aux animaux. Ceux-ci occupent dans nos cœurs et nos paysages des places changeantes. On a tendance à oublier que notre relation à l’animal est de nature sociale et mouvante; on tend également à perdre de vue qu’au sein de celle-ci, l’animal n’est pas qu’un objet (d’amour ou de haine): il est aussi un sujet.

La place matérielle et symbolique de l’ours dans la société occidentale en donne un bon exemple. Selon Michel Pastoureau, qui a écrit une belle histoire de l’ours (L’Ours, histoire du roi déchu, Seuil, 2007), cet animal est une divinité très ancienne. On le retrouve représenté dans maintes grottes préhistoriques, qui attestent sans doute d’un premier culte dédié au plantigrade. L’héraldique et les noms de personnes ou de lieux gardent des traces de sa place importante dans les cultes pré-chrétiens: ainsi les armoiries et le nom de la ville de Berne. Au Moyen Age, l’Eglise s’acharne à éradiquer l’ours des forêts et surtout des esprits européens, le diabolisant comme bête fauve et obscène ou le ridiculisant comme bête de cirque. L’ours est détrôné: le lion devient à sa place le roi des animaux.

Suite à la chasse effrénée mais aussi à la déforestation, l’ours se fait de plus en plus rare en Europe occidentale, se réfugiant dans les montagnes. Il disparaît du Massif central dès le XVIIe siècle. Le dernier ours des Alpes françaises est abattu en 1921. Le dernier plantigrade suisse est tué en 1904 en Basse-Engadine. Seuls quelques individus subsistent dans les Alpes du Trentin et les Pyrénées (dans lesquelles on réintroduit à grands frais des ours slovènes à la fin des années 1990).

C’est bien tardivement que l’ours tient sa revanche en devenant l’animal fétiche des enfants. L’ours en peluche est en effet inventé en 1902. Cette année-là, le président américain Theodore Roosevelt épargne lors d’une partie de chasse trop bien organisée un ourson qui était offert à sa ligne de mire; un marchand de jouets new-yorkais se saisit de l’événement pour réaliser une fabuleuse opération marketing: il fabrique des ours en peluche et les vend sous le nom de Teddy bears (des ours de Theodore), avec le succès qu’on sait.

Les ours ne restent pas toujours à la place qu’on leur a assignée et ne respectent pas les frontières dessinées par les hommes. En 2005, un ours du Trentin fait une incursion en territoire helvétique. Un autre plantigrade de la même origine, nommé JJ3 et âgé de 2 ans, arrive en juin 2007 en Engadine. Il s’approche de plus en plus des habitations, en quête de nourriture, et ne montre guère de peur des humains. On lui pose un collier-émetteur en août, pour suivre ses déplacements. Au réveil de son hibernation, en février 2008, il reprend ses visites, arpentant les pistes de ski et allant jusqu’à s’emparer d’un gateau aux pommes qui refroidissait au bord d’une fenêtre. L’animal est dès lors considéré comme dangereux. Conformément au Plan Ours adopté en Suisse en 2006, il doit être abattu. Ce qui est fait par un garde-faune en avril 2008, suscitant une vaste polémique. C’est la dangerosité effective de l’animal et donc la nécessité de l’abattre qui sont débattues. Au-delà du cas particulier de JJ3, on a du mal à considérer l’ours (le nounours?) comme un animal dangereux. On montre aussi désormais des réticences à reconnaître aux êtres humains le droit de vie et de mort sur les animaux sauvages, dont on pense parfois que la place dans la nature est plus légitime que la nôtre.

La place des ours est peut-être de droit dans la nature, mais elle est aussi de fait dans les zoos. Depuis les ménageries féodales, les plantigrades sont des animaux très prisés: les seigneurs du Moyen Age manifestaient leur puissance en disposant de pareils fauves. Leur taille et leur force fascinent encore, mais leur présence et leur succès dans les zoos s’expliquent aujourd’hui davantage par la tendre image du nounours et par sa physionomie qui prête si bien à l’antropomorphisme. Qui ne connaît pas Knut, cet ourson né au zoo de Berlin en décembre 2006? Rejeté par sa mère, il fut élevé par son gardien, suscitant une émotion planétaire. Pourtant, le 10 avril 2009, quand une jeune femme se jette – par désespoir, dit-on – dans la fosse aux ours de Berlin, elle n’y est pas bien accueillie. Mordue à plusieurs reprises par un des animaux, elle est sauvée in extremis. Heureusement, Knut n’était pas dans la fosse. Le 21 novembre 2009, un handicapé mental saute dans la toute nouvelle fosse aux ours de Berne, et s’y fait gravement mordre par l’ours Finn, sur qui la police est obligée de faire feu pour qu’il lâche sa proie. Heureusement, tous les protagonistes en réchapperont.

Le sort de Timothy Treadwell fut plus tragique. Un documentaire réalisé par Werner Herzog (Grizzli man, 2005) raconte son histoire, alternant témoignages et extraits de vidéos tournées par T. Treadwell lui-même. Celui-ci a passé 13 étés dans une réserve en Alaska, vivant parmi les grizzlis, énormes plantigrades. Il vivait en contact avec les ours, conscient du péril mais voulant franchir la frontière qui sépare l’humain de l’animal. T. Treadwell et sa compagne furent attaqués et dévorés par un grizzli en 2003.

Ces trois événements tragiques manifestent la force des ours et leur propension à défendre leur territoire. Les réactions suscitées dans la presse ou sur Internet par les accidents de Berne et Berlin convergent avec les témoignages recueillis par W. Herzog à propos du sort de T. Treadwell. On montre fort peu de sympathie pour les victimes humaines, dont on blâme l’inconscience. On les accuse d’avoir mis en péril les ours qui les ont agressées, et on excuse le comportement bien compréhensible de ces derniers, qui n’ont fait que se défendre ou suivre leur instinct. On accuse les victimes d’avoir transgressé la limite entre l’humain et l’animal: la violence des ours sanctionnerait légitimement une incursion humaine sur leur territoire. C’est l’histoire inverse de JJ3, abattu par les êtres humains pour s’être trop approché d’eux.

Ces histoires montrent que la place matérielle qu’occupe l’ours dans nos paysages est liée à celle qui lui est symboliquement affectée dans notre culture. La première change en même temps que la seconde. Mais l’ours ne reste pas à sa place: il ne se tient ni au lieu ni au rôle qu’on lui impose. D’autant moins aujourd’hui qu’on lui reconnaît le droit de se défendre. Jusque devant les tribunaux?

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