Editorial

Quelle place pour la Suisse dans l’Europe post-Brexit?

La sortie du Royaume-Uni de l’UE augmenterait le poids des pays européens non-membres du club. Pas sûr, pourtant, ce que cet allié encombrant soit une bénédiction pour Berne

Christoph Blocher doit se délecter. Dans une interview donnée au Figaro il y a une dizaine d’années, le tribun UDC livrait un motif essentiel pour lequel la Suisse devait rester hors de l’Union européenne: offrir un modèle alternatif, un étalon de mesure permettant de jauger de l’extérieur les performances de l’UE, dans une forme de compétition pacifique – et que le meilleur gagne.

Le Brexit, c’est le couronnement de cette vision. Séduits par la réussite des Islandais, Norvégiens et Suisses, une partie croissante des Européens rêve d’une vie hors de l’UE. Il n’est pas sûr que les Britanniques sauteront le pas lors de leur référendum ce jeudi. Mais s’ils le font, cela changera fondamentalement l’architecture du continent et la place que la Suisse y occupe.

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Depuis 1992, la Confédération s’est habituée à vivre dans une limbe en marge de l’UE, avec ses deux compères nordiques et quelques confettis. La niche est confortable: au coeur du marché unique, la Suisse a aussi su jouer de son statut d’Etat «libre» pour séduire des industries culturellement méfiantes envers Bruxelles, comme les traders en matières premières.

Mais demain, en cas de Brexit, elle se retrouvera flanquée d’une encombrante grande soeur, envers laquelle il lui faudra très vite se positionner.

La Suisse fera-t-elle cause commune avec Londres pour négocier une nouvelle coexistence avec l’UE? Utilisera-t-elle le Brexit pour extorquer à Bruxelles des concessions sur l’immigration? Ou tiendra-t-elle à bonne distance d’une Grande-Bretagne qui a toujours été sa rivale dans des domaines clé comme la finance?

Le Brexit obligerait Berne à intégrer ces options dans ses calculs diplomatiques. Il ferait surtout surgir, en dehors de l’Union, une deuxième Europe à laquelle la Suisse se verrait de facto associée. Toutes les relations entre Suisse et UE se dérouleraient désormais à l’ombre du Brexit. La Confédération se retrouverait prisonnière d’un bras de fer qui la dépasserait. Ce qui explique que le Conseil fédéral soit presque aussi passionnément attaché au maintien du Royaume-Uni dans l’UE que l’Union elle-même.

Avant le référendum, on a beaucoup parlé des mesures de rétorsion que les pays de l’UE pourraient adopter afin de punir le dissident britannique, si celui-ci décidait de sortir. Mais si Brexit il y a, l’intérêt européen commandera au contraire de redéfinir, le plus harmonieusement possible, les relations entre ce qui restera de l’UE et les Etats au-dehors. La Suisse, soudain moins isolée, pourrait même y trouver une occasion unique de régler ses propres difficultés relationnelles avec l’UE.

Au final, pourtant, il serait bien plus commode pour tout le monde de s’en tenir à l’ordre actuel. Comparé aux scénarios post-Brexit, il apparaît infiniment plus simple, plus stable et – n’en déplaise à Christoph Blocher – sans doute plus efficace.

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