Opinion

Plaidoyer pour la conception multipôle du festival de la cité à Lausanne

Après la charge dans «Le Temps» du samedi 9 avril contre la nouvelle conception multipôle du festival lausannois, le comédien et metteur en scène François Gremaud prend la défense de la ligne choisie par la nouvelle directrice, Myriam Kridi, qui avait refusé de participer au face-à-face organisé par ce journal

«Le ridicule ne tue pas, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort, donc le ridicule nous rend plus fort.» La logique apparente de cette déduction devrait voir Julien Sansonnens, auteur d’un argumentaire qui – c’est heureux – ne l’a pas tué, sortir sacrément ragaillardi du faux débat organisé dans Le Temps de samedi.

Sauf qu’il s’agit d’un procédé de rhétorique qui, bien que non valide au sens de la logique, a été formulé dans l’intention de tromper le lecteur. Des figures de ce style, on en trouve à foison dans le raisonnement fallacieux de Julien Sansonnens, dérive dont la nature délirante est annoncée par le titre, «Du multipôle au mépris du populaire».

Un sophisme approximatif

Pour arriver à cet approximatif sophisme (construit selon le principe «Le multipôle est défendu par une équipe directionnelle suspectée de vouloir une programmation «branchouille, conceptuelle et intello», l’équipe directionnelle appartient à une élite artistico-bobo qui méprise le populaire, donc le multipôle méprise le populaire»), l’auteur utilise des prémisses fausses construites sur une combinaison de préjugés et de fabulations.

Non content d’user des procédés malhonnêtes (analogie grossière entre la «délocalisation» pratiquée par les grandes entreprises pour des raisons économiques et le déplacement géographique d’un événement festif, passage sous silence des raisons qui ont obligé ce déplacement, citation d’un extrait du site sorti de son contexte, etc.), de s’appuyer sur les clichés populistes les plus éculés («élite artistico-bobo» opposée au «peuple qui aime boire des bières et manger des frites sans trop se poser de questions»), Monsieur Sansonnens, dans son raisonnement, fait une déduction totalement insensée.

Rien d’une tartufferie

À partir d’un extrait tiré de l’exposé des lignes de forces du festival «Les enjeux citoyens de mixité, de mobilité, d’égalité, de traitement de l’information pléthorique qui submerge nos démocraties se retrouvent dans les réflexions et propositions des artistes programmés», il déduit l’avènement «d’une nouvelle manifestation branchouille, conceptuelle et intello, aussi prétentieuse qu’hermétique au plus grand nombre.»

Or, qu’y a-t-il de «branché» à se saisir de questions comme l’égalité ou la mixité? Qu’y a-t-il de «conceptuel» ou «d’intello» à réfléchir sur les problématiques de son temps? Molière – que l’auteur évoque en qualifiant toute cette «affaire» de «tartufferie» – faisait-il autre chose? Dans quelle estime tient-on le «peuple» au nom duquel on prétend parler pour oser dire que partager avec lui un questionnement est «prétentieux» et que le plus grand nombre sera forcément «hermétique» à ce partage?

Un délire présenté comme un argument

Sur la base de ce délire, présenté comme un argument, l’auteur construit un discours que l’on croyait l’apanage de certains leaders d’extrême droite, évoquant une supposée «élite» culturelle à laquelle appartiendrait la direction du festival, élite qui ne saurait exister que dans la rupture (alors que la direction du festival, sur son site, explique en long et en large comment elle s’inscrit dans la poursuite de l’exploration des directions successives), élite qui renierait la convivialité (si Monsieur Sansonnens était allé à l’Usine quand Myriam Kridi en dirigeait le théâtre, il saurait combien – et avec quel succès – l’accent était toujours mis sur la convivialité) et qui – argument massue de son pensum – haïrait le populaire et, plus encore, le peuple… On devine bien évidemment, sous cette accusation ridicule, la confusion et la haine que l’arroseur arrosé semble entretenir à l’égard d’une présupposée «élite artistique». Heureusement pour lui, on l’a dit, le ridicule ne tue pas. Mais il peut faire mal.

Ainsi, contrairement à ce que laisse croire l’intitulé de l’article, on n’a pas invité la direction du festival la cité à expliquer son projet d’un festival multipôle, mais à justifier ses choix face à quelqu’un qui, sous couvert de défendre un retour du festival dans les murs de la Cité, se répand en arguments spécieux dans le seul et unique but de dénigrer et salir une programmation (une programmatrice?) dont il ignore évidemment tout puisqu’elle n’a pas encore été dévoilée.

Et le responsable de rubrique de s’étonner que la programmatrice incriminée décline l’invitation… Le mal est fait. J’espère seulement que «les enjeux citoyens de traitement de l’information pléthorique qui submerge nos démocraties» ne se retrouvent pas que dans les réflexions des artistes mais aussi dans celles des lecteurs de ce journal. A moins, bien sûr, qu’ils ne préfèrent la bière et les frites.


François Gremaud, comédien et metteur en scène, il dirige la 2b company à Lausanne

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