Périodiquement la prison fait parler d'elle. A notre corps défendant, notre attention est attirée sur le monde de l'enfermement par une émeute, un scandale, un suicide éloquent. Ainsi le médecin-chef de la prison de la Santé, Véronique Vasseur, a secoué l'opinion française par son tout récent livre dans lequel elle rend compte avec une application de sténotypiste des conditions de détention dans cette véritable cour des miracles qu'est la grande prison parisienne (Le Temps des 18 et 21 janvier): vermine, conditions d'hygiène indignes, promiscuité, violences physiques et sexuelles, automutilations. Pendant quelques jours on a lu et on s'est indigné, en se souvenant des mots de Giscard d'Estaing, estomaqué par des révélations de la même eau il y a quelque vingt ans: «La peine de prison, c'est la privation de liberté et rien d'autre.» Ni l'humiliation, ni l'ignominie, ni aucuns sévices additionnels.

La privation de liberté, et pas l'amendement? Plus près de nous, les résultats d'une étude entreprise par Claudio Besozzi sur mandat de l'Office fédéral de la justice nous invitent à réfléchir sur ce qu'est et devrait être la prison*. Le Temps en a rendu compte et les a commentés le 15 janvier dernier. Il ne paraît pas inutile de revenir sur ce travail, notamment sur les quelques pistes suggérées en conclusion par le chercheur pour donner à la prison son sens, un sens qu'elle n'a jamais eu, tant partout on s'est payé de mots à son sujet, et de tout temps.

Il faut, avant toute chose, rappeler le texte du Code pénal suisse qui stipule, à son article 37, que «la réclusion et l'emprisonnement seront exécutés de manière à exercer sur le détenu une action éducative et à préparer son retour à la vie libre». Un credo repris en chœur par l'establishment judiciaire comme la justification de son action, et par la classe politique comme excuse à son inaction. Or l'étude de Claudio Besozzi le constate de manière implacable: la prison n'a d'impact positif sur le détenu que si celui-ci porte en lui, et au préalable, les germes d'un amendement. A l'inverse, la mauvaise graine n'est en rien dissuadée par le régime carcéral de commettre de nouvelles infractions après la sortie. Le mauvais garçon s'accommode plus ou moins bien, parfois très bien, d'un régime carcéral cosmétiquement amélioré avec le temps mais, par les commodités qu'il offre, parfaitement déresponsabilisant. «La perte de liberté ainsi que les privations imposées par les conditions de détention ne suffisent pas à elles seules à créer les conditions nécessaires au changement, si le détenu ne veut ou ne peut changer», écrit le chercheur.

Alors, utile, la prison?

Plus que jamais. Mais, faut-il aussitôt ajouter, une prison réhabilitée dans deux fonctions primordiales: la sanction et la prise de conscience.

La prison, ou perte de la liberté, doit retrouver crûment un sens dont les juristes réformistes l'ont dépouillée, celui du prix à payer pour un crime donné ou un délit. Telle est sa fonction première. Dans les cas de crimes particulièrement cruels – on songe ici par exemple aux crimes sexuels contre les enfants, dont on sait maintenant que, commis par des êtres irrémédiablement pervertis, ils s'enchaînent indépendamment des plus lourdes peines – cette fonction rétributive doit se doubler de celle de la mise à l'écart durable, voire définitive en l'absence de garanties bien hypothétiques de guérison du coupable condamné. Comme le dit si bien l'ancien procureur général Thierry Béguin: «Au moment du procès, le doute doit profiter à l'accusé; après, le doute doit profiter à la société.»

Pour les crimes et délits moins graves ou manifestement «d'occasion», comme le meurtre par un mari jaloux, il faut revaloriser la notion du «tarif». Celui-ci, certes adaptable en fonction des données particulières de l'individu et dans le respect de la marge d'appréciation dévolue au juge, doit clairement marquer que l'acte délictueux a un coût et qu'il se paie. Accessoirement ce tarif comporte l'effet de prévention générale voulu par le législateur, mais il institue d'abord un contentieux. D'ailleurs, la sagesse populaire ne fait-elle pas dire que tel malfrat a «payé sa dette envers la société»? Il faut que l'alcoolique qui se met au volant comme l'agresseur de la vieille dame sachent que, s'ils sont pris, ils devront passer «à la caisse» en y laissant quelques mois de leur liberté. De même en termes d'années pour le criminel pourvoyeur de drogue ou l'auteur de brigandage à main armée. En même temps, les victimes, qui se sentent si souvent expulsées d'un processus pénal centré sur l'auteur du crime, trouveraient dans cette «dette» à régler une forme de réparation claire, voulue par le corps social.

Cela posé, voyons ce que préconise Claudio Besozzi pour que la prison commence à remplir – ce qu'elle n'a jamais entrepris de faire jusqu'ici – sa prétendue mission éducative. Il faut, dit-il, que la prison cesse d'être un refuge, un lieu où on se refait pendant une période plus ou moins longue – d'autant mieux si on s'y montre docile – et en attendant de reprendre la vie comme avant. Ainsi la prison doit être aussi la privation de la liberté de s'accommoder de sa culpabilité, en attendant que ça passe. Pour cela, des mesures éducatives en rapport avec les délits commis s'imposent, des mesures donc qui s'adressent à la personne qu'est le détenu et qui l'amènent à prendre conscience de ses actes et de leurs effets dommageables pour autrui.

Il ne faut plus, au sein du pénitencier, évacuer le délit pour prétendument redresser le délinquant par Dieu sait quel effet magique qu'aurait la seule détention. Mais au contraire confronter le condamné à ses actes. C'est d'ailleurs une observation courante – on le constate notamment quand un président de tribunal écrase son accusé de son mépris et étiquette l'homme plutôt que le crime – que les détenus sont ouverts au dialogue et qu'en être privé les conforte au contraire dans leur hostilité à toute forme d'autorité et de morale.

Ce qui est tenté avec des moyens dérisoires à la fameuse Pâquerette de Champ-Dollon avec des condamnés au lourd passif, atteints de sérieux désordres de la personnalité – discussions de groupe, mise en relation de l'acte avec la victime, repérage des «signaux dangereux», etc. – devrait être institué à l'échelon de la délinquance ordinaire. Des programmes semblables, indique Besozzi, ont été développés dans ce sens au Canada et aux Etats-Unis «avec des résultats prometteurs». Ils ont cours également dans les «cliniques-prisons» des Pays-Bas.

Cela bien sûr a un coût dont on relèvera néanmoins qu'il est sans doute moins lourd que le coût social et économique de la récidive. Cela suppose, notamment, une amélioration de la formation et du statut des gardiens qui, revalorisés dans leur mission, peuvent jouer un rôle non négligeable dans ces mesures éducatives – à la Pâquerette, on n'a pas hésité à promouvoir «sociothérapeutes» des gardiens comme cet ancien ferblantier-installateur sanitaire.

Pour réhabiliter la prison et la maintenir comme la moins mauvaise sanction de la délinquance, il faut qu'un débat sérieux s'engage sur les conclusions auxquelles arrive Claudio Besozzi. Mais on l'a vu, personne ne s'intéresse vraiment à la prison. Pas même ceux qui paient la facture, les contribuables, ni ceux qui lui fournissent ses pensionnaires, les juges. A-t-on jamais vu un magistrat descendre de son estrade pour s'inquiéter du suivi de son verdict?

*PRISON ET CHANGEMENT. Une étude qualitative sur la récidive après une première peine privative de liberté.

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