Opinion

Plaidoyer pour sauver des vies en Méditerranée

OPINION. Seize étudiants en médecine de l’Université de Lausanne en appellent à la tradition humanitaire de la Suisse pour accorder un pavillon à un navire venant en aide aux candidats à l’asile traversant la Méditerranée

Amri traverse la Méditerranée dans l’espoir de fuir les conditions inhumaines de la Libye. Ils sont 120 à bord d’un bateau gonflable prévu pour 20. Après deux heures de voyage, le moteur prend feu. Il voit certains de ses amis brûler et des enfants se noyer. Il s’accroche à des bidons en attendant les secours, secours qui ne seront dorénavant plus portés par l’Aquarius (témoignage recueilli par un journaliste de l’Agence France-Presse le 2 juillet 2018).

A l’instant où vous lisez ces lignes, hommes, femmes et enfants traversent la Méditerranée et se retrouvent piégés dans des circonstances qui les rendent particulièrement vulnérables. Faisons le diagnostic de leur vulnérabilité: nous sommes face à un manque de dispositifs de sauvetage et de soins, doublé de conditions de détresse extrême qui menacent l’intégrité physique et mentale de ces personnes, ainsi que leur dignité humaine.

Le cas tragique d’Amri est loin d’être unique. Depuis le début des années 2000, 40 000 personnes ont perdu la vie en Méditerranée, sans compter les disparus. Ce chiffre représente plus d’un tiers de la population lausannoise. Entre le lancement de ses opérations en 2016 et début octobre 2018, l’Aquarius a permis de sauver quelque 30 000 vies. Ce navire a secouru près de 15 000 personnes en 2017 (23% de mineurs, 14% de femmes) dont 50% ont reçu des soins médicaux à bord. Durant le premier semestre 2018, 1 personne sur 8 ayant essayé de traverser la Méditerranée s’est noyée ou a disparu.

0,45% du PNB

Avant de partir sur des «bateaux de fortune», ces personnes sont dans un état de santé physique et mentale souvent précarisé: détenues et torturées depuis plusieurs mois, la mer devient l’unique échappatoire même si la mort est fréquemment au rendez-vous. Pendant la traversée, la déshydratation, l’absence d’aliments, les brûlures, la douleur des blessures, le froid, la chaleur, l’épuisement les accablent.

A notre avis, la Suisse aurait dû accorder le pavillon à l’Aquarius afin de s’inscrire dans la continuité de ses traditions et valeurs humanitaires

Porteuses parfois de maladies infectieuses qui ne représentent pas un risque pour la population autochtone des pays d’accueil, souvent symptomatiques de maladies chroniques dont le traitement est entravé par le parcours migratoire, fréquemment maltraitées dans leur santé mentale, ces personnes nécessitent des soins: le sauvetage en mer aurait permis initialement de pallier certaines souffrances tout en faisant entrer ces personnes dans un système sanitaire pouvant à terme prévenir les risques infectieux, les complications de maladies chroniques, les décompensations psychologiques.

A notre avis, la Suisse aurait dû accorder le pavillon à l’Aquarius afin de s’inscrire dans la continuité de ses traditions et valeurs humanitaires. Au travers de son histoire, elle a soutenu les plus vulnérables, accueilli des réfugiés d’origine et de culture diverses, puis s’est positionnée comme garante des droits humanitaires internationaux en donnant naissance aux Conventions de Genève. Elle s’est engagée à respecter les droits de l’homme et a signé la Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme de l’Unesco. Chaque année, la Suisse dépense 0,45% du PNB pour venir en aide aux plus démunis.

Sauver notre propre intégrité

Il apparaît indéniable que nous devons assumer nos responsabilités et prendre les devants afin de donner l’exemple et ouvrir la voie aux autres pays d’Europe. Des actions de sauvetage doivent être mises en place, en respectant les principes unanimement reconnus de bienfaisance et d’équité. En empêchant l’Aquarius de reprendre ses fonctions nobles, ce n’est pas seulement la vie de ces hommes, femmes et enfants qui sont méprisées, mais aussi leur dignité. La noyade n’est que la dernière des nombreuses injustices qu’ils subissent.

Mais l’histoire peut s’écrire différemment, à partir de décisions courageuses: en faisant un pas vers une société plus accueillante, équitable, juste, qui refuse l’exclusion, nous contribuerions à réduire les inégalités de vie et de santé, créant ainsi une société plus humaine. L’attribution de pavillons à des navires de sauvetage méditerranéens ne permettrait pas seulement de protéger l’intégrité de ces personnes en détresse: il s’agirait de sauver notre propre intégrité morale, de faire cas de notre indignation, et – en tant que futur-e-s médecins, de faire honneur à nos valeurs humanistes.


*Ce texte est né d’un travail de fin d’un cours de médecine (étudiants de 3e année de bachelor/1re année de master) de l’Université de Lausanne sous la direction du professeur Patrick Bodenmann, titulaire de la chaire de médecine des populations vulnérables.

Baudraz Ludovic, Böckmann Ann-Sophie, Borgeaud dit Avocat Tanguy, Corella Grace, Guerrero Martín María, Heiniger Grégory, Husson Ottilia, Keller Nicola, Laurens Charlotte, Maldonado Vicente Germán, Martinez Tania, Mayor Bruno, Mettraux Laura, Roulet Charly, Rovero Maulde, Verly Camille

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