Ont disparu des radars médiatiques, balayés du tableau de nos névroses depuis trois semaines, en vrac: le réchauffement climatique, la libre circulation, les réfugiés de la mer Egée, la 5G, Kaspar Villiger et les barbouzes saint-gallois, la réforme des retraites, le terrorisme islamiste, le conflit Iran-Etats-Unis (et tous les autres), le tennis, le féminisme, les anti-vaccins, le foot, les droits de l’homme, Philippe Leuba, les Césars et le MCG (ce dernier un peu avant la crise).

En revanche…

… ont apparu ou réapparu sur tous nos écrans, clignotent en continu depuis, toujours en vrac: le coronavirus, Alain Berset, le PQ, l’hydroxychloroquine, le confinement, Didier Raoult, Didier Pittet, Bergame, la démondialisation, la realpolitik, la récession, le chômage plus vraiment partiel, le télétravail, la solidarité, la distance sociale, l’entraide, les balcons, la bienveillance, la malveillance, Pape Diouf et Manu Dibango (pour redisparaître aussitôt), l’incurie de Donald Trump, la Chine aux deux visages, Skype, Houseparty, l’alcool, l’alcool, l’ennui.

Dans quelques semaines, quelques mois, la vie reprendra son cours. Petit à petit, un peu ici, un peu moins là. Nous compterons nos morts, célébrerons les vivants et les héros, rouvrirons les frontières et les terrasses (ou les pistes de ski), ferons le bilan, promettrons de tirer les leçons. Nous appellerons cela «l’après-coronavirus». Nous nous embrasserons et tenterons de remettre le monde en marche. A partir de là, trois scénarios.

Scénario A (probabilité: 90%)

Nous oublierons l’essentiel. Nous actualiserons les stratégies anti-pandémie dans les institutions compétentes, ferons de grosses réserves de masques, mais reprendrons rapidement une activité normale. Plans de relance, retour de la croissance, remondialisation au pas de charge. Avec une nouveauté notable: l’accélération de la virtualisation du monde, et pas forcément pour le meilleur. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Daniel Cohen, dans Le Monde de jeudi: la crise pourrait être «le point d’inflexion du passage du capitalisme industriel au capitalisme numérique, et de son corollaire, l’effondrement des promesses humanistes de la société postindustrielle». Reformulé: non pas la numérisation qui élève et qui libère, mais celle qui fait grimper le Nasdaq.

Scénario B (probabilité: 1%)

Nous cultiverons notre jardin retrouvé, mangerons local et de saison, vivrons d’amour et d’eau fraîche, coopérerons à tous les étages, aiderons notre prochain, élirons Pierre Rabhi au Conseil fédéral et Noam Chomsky à la Maison-Blanche.

Scénario C (probabilité: 9%, parce que je suis optimiste)

Nous aurons pour une fois une once de mémoire. Nous élèverons de quelques centimètres la conscience de l’humanité, mangerons un petit moins de carpaccio de pangolin ou de poulet en batterie. Nous relocaliserons ou re-régionaliserons un chouïa l’économie. Nous irons plus souvent rendre visite à tante Monique avec les enfants, même si elle pique. Le tout pendant quelques années au moins.

Et si nous télétravaillions à nous améliorer?


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