Après la dernière guerre du Caucase, l'Union européenne devrait veiller à ne pas reprendre les négociations sur un accord de partenariat et de coopération avec la Russie avant d'obtenir d'abord l'assentiment de Moscou sur les trois points suivants: a) la mise en place d'un mécanisme international pour traiter des conséquences humanitaires du conflit, plus particulièrement du retour des déplacés internes, ce que les réunions de Genève devrait aboutir à créer; b) le retrait des troupes russes aux positions numériques et géographiques d'avant le conflit; c) la possibilité pour les Européens de traiter directement avec Soukhoumi et Tsinkhvali sans que cela n'implique une reconnaissance de ces deux républiques et le déploiement de la mission d'observation de l'UE dans ces deux régions.

Aucun de ces trois points n'est inacceptable pour Moscou.

L'empressement de plusieurs pays européens, menés par Rome et Berlin, à reprendre les négociations sur un accord de partenariat et de coopération entre la Russie et l'UE peut surprendre. Voilà une grande puissance qui fait usage de son devoir de force intermédiaire en Ossétie du Sud pour surréagir à une action militaire géorgienne et mener la guerre bien au-delà de la zone de conflit qu'elle était censée «sécuriser».

Or quel est le message de l'Europe? Après un activisme prometteur de la présidence française pour obtenir, d'abord un cessez-le-feu, puis un retrait des troupes russes à leur position antérieure au conflit, elle se félicite de voir la Russie se retirer des positions qu'elle occupait dans une «zone tampon», créée par elle de toutes pièces, et ne semblant avoir servi, mais de manière ô combien efficace, qu'à fournir une carte à jouer pour apaiser l'Europe.

Même si la reprise des négociations sur l'accord de partenariat stratégique est repoussée d'un mois, il semble évident que les grands pays de l'Union, plus particulièrement l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et même le Royaume-Uni semblent empressés de tourner la page. Pour, les autres pays de l'Union, il sera difficile face à ce bloc de faire valoir que l'UE pourrait obtenir plus, tout simplement en le demandant...

Un titre de film soviétique est passé dans la sagesse populaire russe: Moscou ne croit pas aux larmes. Pleurnicher à Moscou sur votre sort, sur celui de vos amis ou sur la marche du monde ne sert à rien. Moscou ne croit pas non plus aux partenaires faibles. Et Moscou se cherche en ce moment un partenaire fort, qui soit capable de lui dire clairement ce qu'elle ne cesse de débattre elle-même depuis plusieurs semaines: «Avons-nous eu raison de reconnaître si vite l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie?»

L'évidence de la débâcle diplomatique russe est largement commentée dans les médias russes. Aucun pays de la Communauté des Etats indépendants, aucun pays de l'Organisation de coopération de Shanghai n'a reconnu les deux républiques rebelles. Le ralliement du Nicaraguayen Daniel Ortega souligne l'isolement russe plus qu'il ne le brise. Dans ce contexte, l'empressement européen à tirer un trait et à passer à autre chose est dangereux pour l'avenir. La Russie ne peut reconnaître un partenaire respectable dans une Europe incapable d'exiger, avec respect mais fermeté, au moins un retour à la situation militaire d'avant le conflit.

Après ce qui s'est passé en Géorgie, l'Union européenne a une obligation politique et morale de questionner sans cesse Moscou sur ses intentions et de ne pas accepter de renouer les fils du dialogue à n'importe quel prix. Si les Européens acceptent d'engager un effort substantiel au Kosovo pour maintenir les Serbes en sécurité dans cette région devenue indépendante, nos dirigeants devraient exiger des Russes au moins le même effort en Géorgie.

Or la réalité en Ossétie du Sud est très simple: après l'intervention «de protection» de l'armée russe, la République se retrouve pratiquement vidée de sa population géorgienne! Bien que les exactions contre les Géorgiens d'Ossétie aient été commises par les milices ossètes et non par les Russes, ces milices ont opéré dans une zone sous contrôle et donc sous la responsabilité russe.

Il serait extrêmement malsain pour la crédibilité de l'Europe en Russie et ailleurs dans le monde que nos dirigeants se contentent de reprendre des négociations avec Moscou sans avoir d'abord obtenu, à Genève, qu'un mécanisme international soit créé pour protéger et organiser le retour des déplacés. L'Europe apparaîtrait encore plus aux yeux des analystes politiques russes comme un acteur indigne d'intérêt, car elle est jugée incapable de formuler la moindre exigence. Pour parler fermement entre partenaires, nul besoin de brandir insultes ou menaces de sanctions.

En Russie, quelques questions nouvelles sont apparues dans le débat public sur l'opportunité de conserver un discours aussi agressif contre les démocraties (les démocrates russes se font souvent traiter de «libérastes» sur les ondes...) et contre l'Occident, particulièrement l'Union européenne qui est un si bon client. Tout le monde sait bien, en Russie, d'où viennent la plupart des 500 milliards de réserve en devises lourdes qui a permis au trésor russe de faire face à la crise financière.

Les Russes sont donc, eux aussi, intéressés à reprendre le dialogue. Et il est dans l'intérêt de notre continent que les Européens le fassent avec fermeté. Les compliments des faibles sont trompeurs et moins efficaces que les questionnements des forts. La grande Russie ne croit pas aux pleurnicheurs, dispute ceux qui la questionnent, mais finit par dialoguer avec ces derniers. Les gentils faiblards sont, eux, simplement ignorés.

Pour la puissance douce européenne (soft power), c'est l'occasion de donner raisons à François d'Assise, un grand européen, qui affirmait déjà au XIIIe siècle que la «douceur est la vertu des forts». Et non l'excuse des lâches.

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