Si vous êtes arrivé jusqu’à cette virgule, cela signifie que le titre improbable de cette chronique ne vous a pas découragé; je vous en félicite. Plaidoyer pour une Tesla kantienne, donc. Puisque vous avez deux minutes à perdre, laissez-moi vous démontrer pourquoi la voiture du futur et son cerveau artificiel ont tout à gagner à potasser leur XVIIIe siècle allemand.

Postulons ensemble que l’avenir de la mobilité individuelle est un véhicule autonome. Qui conduit tout seul, donc, et prend des décisions comme un grand. Ce véhicule, nous l’appellerons Tesla, pour les commodités de la discussion. Le monde étant aussi imprévisible que sa marche est chaotique – et vice versa –, notre Tesla sera placée un jour ou l’autre devant un choix cornélien (le XVIIe siècle français a aussi du bon): protéger son occupant au risque de blesser autrui, ou l’inverse?

Un problème éthique

Avocats et éthiciens se penchent activement sur la question, vieille comme les dilemmes moraux. Si trois petites têtes blondes se jettent devant ma Tesla-qui-réfléchit-toute-seule lancée comme un frelon, celle-ci doit-elle me jeter dans un platane pour protéger les enfants, ou garder le cap et les sacrifier sur l’autel de ma sécurité?

Je crains que les fabricants du cerveau de ma Tesla n’aient malheureusement déjà tranché. En privilégiant évidemment la sécurité du client: essayez donc de vendre à quelqu’un, même très motivé, une voiture programmée pour le tuer en cas d’urgence…

Il y a un hic

Il faut admettre que ce choix se comprend. N’allons pas reprocher à des vendeurs de voitures de vouloir vendre des voitures. Mais il y a un hic: ce choix ne doit pas non plus être claironné haut et fort. Parce que si le monde entier savait que toutes les Tesla du monde sont déterminées à tuer des enfants plutôt que leur propriétaire, le constructeur se retrouverait avec un petit dommage réputationnel sur les bras. Tueur d’enfants, on a vu mieux comme unique selling proposition.

C’est là qu’intervient Emmanuel Kant. Et son impératif catégorique. Si Emmanuel était programmeur chez Tesla, il aurait choisi de ne pas choisir. Fidèle aux principes moraux, quelles qu’en soient les conséquences, et évaluant la moralité de nos actes à l’aune de nos intentions, Emmanuel écarterait un seul scénario: tuer qui que ce soit de manière intentionnelle, fût-ce pour sauver d’autres vies, plus nombreuses. Sur le passage pour piétons, la Tesla kantienne donnerait sa langue au chat. Elle tuerait alors les trois enfants, mais pas sciemment. Et ça change tout.

Moi qui refuse à la fois d’acheter une voiture résolue à m’assassiner en dernière extrémité et de vivre dans la culpabilité anticipée d’un triple meurtre par dol éventuel, j’envisagerai la Tesla autonome le jour où elle aura lu Kant.


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