EXERGUE

Le plaisir est-il un droit?

Il y a une semaine, Daniel de Siebenthal, syndic d’Yverdon, annonçait qu’il quittait ses fonctions parce qu’il n’avait plus de plaisir. L’absence de plaisir est-il un cas de force majeure?

Exergue

Le plaisir est-il un droit?

Un homme est bien fort quand il s’avoue sa faiblesse Balzac

Lundi, Benoît Poelvoorde annonçait qu’il arrêtait le cinéma parce qu’il n’avait plus de plaisir à jouer (il revenait sur sa décision le lendemain). Avant lui, d’autres stars se sont retirées des écrans parce qu’elles n’y trouvaient plus d’attrait. Greta Garbo ou Brigitte Bardot, pour les plus radicales.

On comprend que le plaisir soit le moteur d’un artiste. Mais doit-il aussi être celui d’un homme politique? La question s’est posée la semaine dernière avec le syndic d’Yverdon, Daniel von Siebenthal, qui justifiait ainsi sa démission en plein mandat: «C’est une question de plaisir. Quand il s’érode, il faut en tirer les conséquences.»

Sa déclaration, je l’avoue, m’a désarçonnée. D’un côté, je trouve le geste irresponsable qui oblige à organiser des élections intermédiaires; égoïste, parce qu’il fait passer l’intérêt personnel avant le collectif et qu’il trahit d’une certaine manière la confiance de ses électeurs.

D’un autre côté, je suis bluffée par l’honnêteté de cet homme qui ne se cache pas derrière des arguments vertueux. Heureusement surprise par son absence de vanité au risque de passer pour un faible. Et surtout interpellée par la question qui sous-tend sa décision: l’absence de plaisir est-elle un cas de force majeure?

L’erreur, me suis-je dit, est de confondre plaisir et droit à l’hédonisme. En politique, le plaisir est multiple, et de nature variée: le sentiment d’être utile, la fierté d’être élu, c’est-à-dire distingué, l’excitation de convaincre, la possibilité d’influencer le cours des choses, de dessiner l’avenir, d’œuvrer au bien commun, un certain goût du pari à relever, la sensation enivrante d’exister, bref, une forme de sublimation de soi à travers la fonction.

Il me revient alors les déclarations de la mère de François Hollande rappelant que son fils, enfant déjà, rêvait de devenir président de la République. Je ne suis pas sûre qu’une petite fille ou un petit garçon aurait la même aspiration aujourd’hui – sinon peut-être pour se garantir pendant cinq ans sa minute de célébrité. Non seulement la fonction a perdu de son prestige et le poste de son influence dans un monde où les pouvoirs sont de plus en plus diffus, mais la politique elle-même s’est dévaluée quand la conquête du pouvoir est devenue plus importante que son exercice.

L’obsession de la transparence, conjuguée à l’illusion de l’égalité, n’a pas arrangé les choses. Sous la loupe des technologies de la communication, le moindre privilège est perçu comme une spoliation; une lubie se transforme en déviance; un faux pas peut devenir une affaire d’Etat. Difficile de résister à de telles expositions. Contraint à un autocontrôle permanent ou à une autopromotion systématique, l’ homo politicus passe plus de temps à éviter d’être piégé qu’à faire ce pour quoi il a été élu.

Daniel von Siebenthal, avec une simplicité confondante, dit qu’il ne peut plus exercer dans ces conditions. Il dit que le plaisir n’est ni un luxe, ni un bonus, mais qu’il est consubstantiel à toute activité humaine. Parce qu’il lui garantit une certaine liberté d’action, mais surtout parce que c’est le plaisir, et lui seul, qui donne du sens à l’ensemble de son engagement.

L’«homo politicus» passe plus de temps

à éviter d’être piégé qu’à faire ce pour quoi il a été élu

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