Opinion

Le plan B et les apprentis sorciers

OPINION. Pour Gilles Marchand, directeur général de la SSR, et Vincent Bornet, directeur de Canal 9 en Valais, sans redevance, il n’y a qu’un plan D. D comme démantèlement

A lire les nombreux experts qui produisent tous les jours des scénarii aussi fantaisistes qu’improbables, il serait tout à fait possible de continuer à proposer un service public audiovisuel en quatre langues, pour toutes les régions du pays, sans redevance.

Une SSR financée donc par la grâce de la publicité et la magie du pay per view. Et, pour des raisons bassement tactiques, les dirigeants de la SSR refuseraient de préparer cette nouvelle entreprise afin de protéger leurs acquis et privilèges.

C’est un beau storytelling! Et pendant qu’on tire des plans sur la comète SSR, personne ne se soucie des 34 radios-télévisions régionales privées qui ont un besoin existentiel de la redevance. Mais voilà, les faits sont têtus, tout comme la réalité professionnelle. Arrêtons-nous donc sur ce fantasmagorique «plan B».

Lire aussi: SSR, le grand tabou du plan B

Le paiement à la carte

Les chaînes de la SSR réalisent actuellement près de 230 millions de recettes publicitaires. Ces recettes sont bien sûr directement dépendantes des (plutôt bonnes) performances médias de SRF, RTS et RSI. Elles rassemblent en moyenne 33% de part de marché en prime time et touchent chaque jour 3,5 millions de téléspectateurs. Ces audiences, dans un marché saturé, occupé par des centaines de chaînes et d’offres digitales, sont évidemment consécutives à la qualité des programmes fabriqués ou achetés par la SSR.

Sans moyens pour élaborer cette offre de programmes, il est évident que les audiences des chaînes de la SSR s’écrouleront vite, et de fait, les recettes publicitaires s’effondreront instantanément elles aussi. Les moyens publics dont dispose la SSR seront plafonnés à 1,2 milliard dès 2019. Pour les quatre régions linguistiques. Pour mémoire, le service public allemand dispose de plus de 8 milliards d’euros, les Français de 4 milliards et les Italiens de 3 milliards. Avec à chaque fois une seule langue de production et de diffusion. Pour maintenir l’audience de la SSR et donc ses recettes publicitaires, voire même les développer, il faudrait donc trouver de quoi remplacer tout ou partie de ce 1,2 milliard. Comment? Par le paiement à la carte, nous explique-t-on, ou par des abonnements.

Lire également: Ce peuple qu’on infantilise

Cela tombe bien, un tel scénario a déjà été tenté, grandeur nature, en Suisse, en Valais très exactement. Voyons cette expérience. Canal 9, excellente chaîne cantonale, disposait d’une redevance liée au câble, de 1,8 million par année. Un jour, les distributeurs du câble ont décidé de supprimer cette redevance. Canal 9 a alors entrepris une immense campagne marketing pour transformer cette redevance en soutiens volontaires. Résultat concret: les recettes de Canal 9 sont passées de 1,8 million à… 300 000 francs. Et sont en baisse constante depuis. Aujourd’hui, Canal 9 à un besoin vital de la redevance Billag pour maintenir ses activités, d’ailleurs pour le plus grand bonheur des Valaisans et des hôtes du canton.

Les apprentis sorciers

Revenons à nos apprentis sorciers. La redevance transformée en vidéo à la demande ou en abonnements ne permettrait jamais de maintenir des moyens suffisants pour la production suisse en quatre langues. L’exemple du Valais le montre. Cela provoquerait une diminution drastique des programmes de la SSR et des 34 radios et TV privées qui touchent la redevance. Et du coup, automatiquement, une diminution tout aussi radicale des audiences, et donc des recettes publicitaires. Ce cercle vicieux est programmé. Il rendrait impossible le maintien d’une offre de programme généraliste en quatre langues, présente dans toutes les régions du pays.

Lire aussi: Les multiples tributaires de la redevance

Voilà pourquoi d’aucuns commencent à imaginer que le parlement ou le Conseil fédéral trouveraient bien une autre solution, n’appliqueraient pas la volonté populaire! Au-delà du déni démocratique, il faut lire attentivement le texte de l’initiative. Il prévoit très exactement et précisément l’interdiction de tout financement public, qu’il soit inscrit au budget de l’Etat ou à travers une redevance. Il n’y a pas de plan B sérieux et réaliste. C’est un fait. Il y a par contre un plan D. D comme démantèlement rapide et définitif de la SSR et des 34 chaînes de radio et TV régionales concernées.

Cela ne signifie pas que la SSR et les chaînes régionales privées qui ont une concession ne sont pas disposées à évoluer, à s’adapter à cette nouvelle société numérique. Bien au contraire! Mais ce n’est pas un jeu. On ne joue pas avec le public ni avec les 13 500 emplois directs et indirects liés au service public. C’est une question de responsabilité professionnelle. Et d’honnêteté intellectuelle aussi. 

Publicité