Natacha Rault

Plan d’évasion virtuelle pour hyperactives

Comment faire pour recharger ses batteries? Les conseils amicaux de notre chroniqueuse

On me pose souvent la question: comment fais-tu pour concilier travail, engagements associatifs, et enfants? Comment te ressources-tu? Tours de passe-passe et agenda d’hyperactive, jonglage permanent au bras de ma curiosité qui m’emporte souvent hors des sentiers battus, toujours à l’affût et à l’écoute, je suis souvent soupçonnée de favoriser un tantinet d’insubordination idéologique dans mes pérégrinations. Penser en dehors des sentiers battus «out of the box» me paraît être une nécessité pour mener à bien un projet quel qu’il soit, pour concilier impératifs économiques et éthique personnelle. Tout cela est très fatigant.

Le mois dernier, une étudiante qui réalisait une étude sur l’engagement militant me posa avec insistance la question du filon précieux qui rechargeait mes batteries… Je ne me l’étais jamais posée… A bien réfléchir, j’alterne les périodes tourbillonnantes, que je coupe avec des cocktails de solitude complète, de longs moments très égoïstes rien que pour moi, où je décroche complètement. C’est mon plan d’évasion personnel, la petite porte de mes jardins secrets. Êtes-vous prêts? Je vous emmène dans mon labyrinthe virtuel…

Mon rocking-chair m’accueille, avec un chat sur les genoux, et une pile de «rom pol» (romans policiers) et de bouquins de science-fiction, sans oublier la tasse de thé à la bergamote. Des charentaises, un vieux pyjama confortable, et je m’enfonce dans la lecture d’Elizabeth Georges, Fred Vargas et Ursula Le Guin. Je lis aussi les ouvrages des personnes que je rencontre dans mon univers professionnel: en ce moment, c’est un ouvrage de la Professeure Sally Ann Cole Contesting Publics, qui explore du point de vue d’une anthropologue féministe les nouvelles modalités de création d’exclusion dans les nouveaux mouvements sociaux.

D’autres pistes mènent à des pays lointains, dans des voyages virtuels, qui n’en sont pas moins émouvants, et surtout très écologiques. A bord de mon hamac installé rapidement dans quelque parc, je pars au Japon, et je passe de longues heures délicieuses à caresser les feuillages mouvants des arbres sous le vent printanier en feuilletant des mangas, avec mon auteur culte, Hayao Miyasaki. Dans son univers, point de méchants ni de gentils, juste des êtres vivants qui veulent échapper à la souffrance. Il met souvent en scène des héroïnes cultes, comme Nausicaa. Afin de préparer mes plans d’évasions à la japonaise, il me faut parfois papoter avec la génération Y, généreuse pourvoyeuse des titres des meilleurs mangas: Liar Game, Death Note, Monster et Code Geass.

Pour parfaire l’immersion japonaise, j’ai un temps pratiqué le Go dans un club genevois, un jeu stratégique millénaire doté d’une esthétique inégalée. Chaque pierre placée sur le goban est identique à ses sœurs, et ne prend un rôle stratégique qu’en relation aux autres. C’est un jeu où l’agressivité outrancière ne porte aucun fruit, pour gagner il faut laisser vivre son adversaire.

Une heure de méditation apaise parfois l’incessant tumulte des pensées générées par la lecture, et l’esprit comme une mare boueuse devient clair et lumineux. Regarder sans juger les pensées passer comme des nuages, tour à tour en se penchant sur l’émotion, sur le rationnel en apprend long sur ses fonctionnements internes. Parfois la solution d’un problème ardu jaillit inopinément, limpide et aveuglante de simplicité.

Ensuite, tranquillement, je pars promener ma chienne au bord du Rhône, le fleuve aux flux profonds et puissants laisse passer mon regard sur les figures entrelacées de ses eaux mouvantes, un bain de pied glacé est toujours bénéfique pour la circulation et le moral. J’allais parfois nager après un sauna dans le lac, mais c’était du temps où pour m’évader, il me fallait aller tâter des parois vertigineuses pour atteindre des sommets d’orgueil et d’adrénaline, me lançant à l’assaut de montagnes, en haut desquelles il n’y avait au final personne d’autre que moi et une soif de conquêtes inassouvies.

Pourquoi aller chercher si loin ce qu’on peut trouver à deux pas de chez soi, sans gaz d’échappement, sans avions, sans argent non plus d’ailleurs… Tel l’auteur de la première gorgée de bière, je me contente de petits plaisirs simples, variés et en solitaire. Car dans mes évasions virtuelles, j’aime être seule, totalement seule, coupée du monde, dans ma bulle de rêves… Egoïste!

Natacha Rault, chargée du développement du projet Dual Career Couples à l’Université de Genève

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