Revue de presse

La planète de l’esprit rend hommage à «Staro», le magistral érudit

Bien au-delà de Genève et de la Suisse romande, les médias sont unanimes à admirer le critique qui fit son travail «hors de tout esprit de concurrence, sans jamais se départir de sa courtoisie et de sa bienveillance»

Après la mort, lundi à l’âge de 98 ans, du grand critique littéraire suisse Jean Starobinski, également médecin et auteur de plusieurs livres devenus des classiques de la critique contemporaine, les médias sont unanimes à l’ériger en «dernier des humanistes», selon l’expression du Figaro, qui l’avait rencontré en son «simple, mais coquet» appartement en 2012. Le quotidien français cite notamment le célèbre auteur italien Italo Calvino, qui avait souligné «sa visibilité, sa légèreté, ses affolantes exactitudes, sa polyvalence rayonnante». Les traits d’une imagination vue «comme répertoire de potentialités, d’hypothèses, de choses qui ne sont ni n’ont été, ni peut-être ne seront, mais qui auraient pu être».

L’hommage d’Isabelle Rüf: Jean Starobinski, une pensée genevoise et universelle

France Culture, dont il fut souvent l’invité, porte aux nues cet «homme de savoir exceptionnel, spécialiste de Rousseau et de Diderot, de psychanalyse ou de sémiotique, médecin aussi. […] Le poète et philosophe Martin Rueff dit de lui qu’il était le plus grand critique littéraire de la langue française au XXe siècle», «passionné tant par les humanités que par les sciences». Mais «de ses deux passions, aucune ne prendra jamais l’ascendant: toute sa vie, Jean Starobinski s’est consacré tour à tour à ses travaux littéraires et scientifiques sans jamais abandonner l’un ou l’autre.»

Pour Télérama qui remarquait en 2012 que la mélancolie traversait toute son œuvre, il avait eu cette sublime réponse: «Absolument. […] On me considère souvent comme un médecin défroqué, passé à la critique et à l’histoire littéraires! Mais cela est faux; pendant très longtemps, mes recherches furent conjointes et mes travaux entremêlés. La mélancolie reste pour moi une expérience clinique autant qu’une expérience philosophique et littéraire.» Le thème emprunté à Charles d’Orléans le dit bien: «L’encre de la mélancolie, c’est autant l’encre de l’écriture que la bile noire, l’atrabile, cette humeur corrompue que la pensée médicale a longtemps tenue pour responsable de la dépression. De la bile noire à l’encre, il n’y a qu’un pas que les médecins franchissent autant que les poètes.»

Dans Le Point, Michel Schneider confirme, par le récit: «Starobinski ouvrit un vieux livre et me lut à haute voix un rondeau de Charles d’Orléans: «Quand j’écris, d’elle tire mon encre/Mais fortune vient mon papier déchirer/Et tout jette par sa grande félonie/Au puits profond de ma mélancolie.» La lumineuse présence de sa voix me révéla ce que j’avais toujours su sans le penser: tout vient de ce puits sans fond de la mélancolie et tout y retourne. Mais Starobinski avait corrigé. Une phrase dont je ne compris le sens qu’en la lisant des années après dans son essai L’encre de la mélancolie [Seuil]: «Ecrire, c’est former sur la page blanche des signes qui ne deviennent lisibles que parce qu’ils sont de l’espoir assombri, c’est monnayer l’absence d’avenir en une multiplicité de vocables distincts, c’est transformer l’impossibilité de vivre en possibilité de dire.» Avec bonheur:

La Neue Zürcher Zeitung – qui lui consacre une nécrologie de presque 9000 signes, ce qui est considérable pour un penseur non germanophone et dit bien le rayonnement international de «Staro» – l’inscrit aussi dans cette veine rousseauiste, qui «a fait de la souffrance en elle-même un thème dominant, en en projetant toutes les causes sur la société et les institutions de la civilisation moderne. Il a créé son propre langage pour ce sentiment de la blessure […], qui a depuis façonné des générations entières et exerce toujours son attrait.» Les émois sur Facebook en témoignent.

Impossible de parler de lui sans faire appel à d’autres figures littéraires. Comme Le Monde, qui cite un Jean Paulhan voyant la critique comme «un des noms de l’attention»: «Nul mieux que Jean Starobinski n’aura démontré le sens et la valeur de cette disposition d’esprit. Il lui donna même, par chacun des livres qu’il publia, ses plus belles lettres de noblesse littéraire. Une insistante tradition, encore vivace, conçoit la critique comme un exercice subalterne, presque négligeable.» Mais lui, il la pratiquait «hors de tout esprit de concurrence, sans jamais se départir de sa courtoisie et de sa bienveillance – évidentes lorsqu’on parlait avec lui, et tout autant quand on le lit».

«Un grand critique littéraire, aussi, pour La Stampa de Turin, enseignant depuis plusieurs générations, qui n’a jamais oublié le pouvoir du hasard dans le rapport à l’histoire. En fait, d’une certaine manière, il l’a toujours pris en considération dans son long enseignement.» Un homme modeste, en somme, conscient de son destin: «Si je n’étais pas né à Genève, écrit-il en 1957, j’aurais disparu à 22 ans dans un crématorium. J’ai l’indécence de m’en souvenir quelquefois, pour tous ceux qui m’y auraient envoyé volontiers et qui aujourd’hui, devenus agneaux, jouent les persécutés ou les originaux.»

A la revue Lex News qui lui demandait en 2013 comment il percevait «notre époque caractérisée par une singularité souvent exacerbée, cette tension de soi qui ajoute au trouble collectif ressenti», il avait répondu:

Notre époque est difficile à déchiffrer, avec ses techniques perfectionnées et ses passions primitives…

«… On y rencontre trop souvent les moyens les plus sophistiqués mis en œuvre à des fins perverses: les pouvoirs créés par l’intelligence tombent trop souvent aux mains de la bêtise…» Conséquence? C’est «un devoir de rester en éveil. Il n’est pas facile de demeurer fidèle aux exigences de la vérité, indépendamment de ce qui touche à notre personne et à nos sentiments. La santé mentale est une aptitude à sortir de soi, à s’oublier, à assumer des tâches… Le malade mélancolique est englué en lui-même, et trop souvent se résigne… A l’opposé, le maniaque, trop agité, perd le fil de ses idées, ne peut mettre en œuvre un projet cohérent…»

Autrement dit, comme dans les lignes de Michel Delon pour La Revue des deux mondes en 2015: «Au lieu de prolonger trop facilement [des] pages anciennes par une méditation sur l’image virtuelle qui envahit notre espace ou sur le selfie ou autoportrait photographique qui nous enferme dans le masque de l’instant, Jean Starobinski
les complète par une histoire de son intérêt pour le masque.»

Alors, lui fallait-il de «l’introspection» ou de «la curiosité pour le monde», à cet homme? Dans Philosophie magazineen 2013, il avait dit qu’il était «bon de balancer de l’un à l’autre. Il y a une double dimension des Lumières: la conscience qui se demande s’il n’y a pas une faute qui subsiste et ne s’effacera pas, et cette expansion hors de soi que Diderot incarne à merveille. Rousseau ne néglige rien lorsqu’il aborde une question, il s’empare de tous les savoirs disponibles. Chez Diderot, il y a, à l’inverse, une nonchalance qui me plaît: on se retrouve toujours ailleurs qu’au point de départ.»

Et il faut enfin lui laisser aussi la parole, à «Staro», qui la prit dans Le Monde diplomatique via un extrait de La beauté du monde, la littérature et les arts (Editions Gallimard): «L’affrontement est partout, pour le poète. Autour de lui, à l’intérieur de lui, quelque chose existe qui le réprime ou qui l’étouffe, et dont il faut avoir raison. Quelque chose qu’il faut briser, ou charmer, ou encore délivrer. […] Il y a toujours cet adversaire anonyme qui fait obstacle à la bouche qui prononce, ce vide qui cherche à s’emparer des mots au fur et à mesure qu’ils naissent. Il y a des frontières qui doivent être forcées, des intensités qui doivent être gagnées sur le froid et sur l’indifférence, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur…»

… Et il faut forcer les défenses de ces réalités sauvages dont nous cherchons l’amitié…

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