En grec, russe, anglais, italien, espagnol ou turc, la twittosphère pleure Harambe, un gorille mâle de 17 ans, tué d’une balle dans la tête le 28 mai au zoo de Cincinnati, aux Etats-Unis, afin de protéger un petit garçon qui était tombé dans son enclos. Fallait-il pour autant abattre l’animal? Pour le directeur, la réponse est oui. «Le tranquilliser aurait pris plusieurs minutes pendant lesquelles il aurait pu s’énerver, tandis que les tentatives pour l’éloigner de l’enfant se sont révélées infructueuses.»

Autre question: le bambin était-il vraiment en danger? Les experts, qui s’appuient sur une vidéo amateur montrant le singe avec l’enfant, sont plus nuancés. Certains prétendent que le gorille avait un comportement de domination, d’autres qu’il devenait dangereux sous la pression des cris d’hystérie des témoins de la scène, d’autres encore que ses gestes étaient plutôt protecteurs et que de toute manière le gorille, végétarien et pacifiste, n’est pas un prédateur.

Les images ne permettant pas de savoir précisément de quoi il en retourne, chacun y va de son hypothèse. Celle des réseaux sociaux est largement en faveur du singe. Pour une majorité d’internautes, le gorille n’avait aucune intention belliqueuse, au contraire, il voulait protéger l’enfant. Ils citent les déclarations de la célèbre primatologue Jane Goodall qui tout en apportant son soutien au directeur du zoo, consciente de la douleur que sa décision a occasionnée chez lui et son personnel, lui rappelle qu’en 1996, à Chicago, un enfant avait été secouru et pris en charge par un gorille dans une situation similaire. Mais il s’agissait d’une femelle.

Lynchage des parents

Selon les internautes, on a donc sacrifié un spécimen d’une espèce en voie de disparition pour une erreur humaine. Mais laquelle? Des enclos mal sécurisés? Une mauvaise évaluation du risque? L’existence même des zoos? Non, l’irresponsabilité des parents, et plus particulièrement de la mère devenue la cible des réseaux sociaux. Le lendemain du drame, un groupe s’est créé sur Facebook et Twitter, pour rendre justice à Harambe et demander que les parents qui n’ont pas su surveiller leur bambin soient traduits en justice. La pétition a recueilli 500 000 signatures. Il a fallu, mardi, l’intervention du procureur pour dire que la mère n’a pas fait preuve de négligence et qu’elle n’est par conséquent pas responsable de la mort du gorille. Cela n’empêche pas le lynchage de continuer.

Quelle vie est la plus précieuse?

Pourquoi une telle chasse aux coupables? Peut-être pour éviter la question taboue au cœur de cette polémique: quelle vie est la plus précieuse? Celle d’un grand singe en voie d’extinction ou d’un enfant parmi des centaines de millions d’autres? Noir de surcroît. Plusieurs twittos mentionnent que la presse tabloïd a beaucoup insisté sur la couleur de peau des parents et le passé de délinquant du père, qui s’est pourtant amendé depuis. Pour le site Slate Afrique, l’affaire relève clairement d’une forme de racisme: on connaît le prénom du singe, pas celui de l’enfant qui a été hospitalisé pour des blessures légères. Ironie de l’histoire, les WASP, dans leur crainte de disparaître, s’identifieraient-ils au gorille, longtemps la caricature des Noirs? Cela pourrait expliquer la fétichisation de l’animal auquel il est rendu hommage – sculptures, messages, RIP, mémorial – comme à un innocent sacrifié.

Enfin, prenant le problème en amont, plusieurs internautes s’interrogent sur cette soudaine conscience écologique: s’il s’agit de sauvegarder certaines espèces, ne vaut-il pas mieux préserver leurs espaces naturels plutôt que de pleurer un être en captivité, traité comme un objet de collection?

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