Sous mon sein, la grenade

Pleurer en interview

OPINION. Parfois, notre chroniqueuse se laisse gagner par l’émotion de ses interlocuteurs. Elle explique en quoi ce n’est pas une si mauvaise chose

Je suis une journaliste qui pleure. Oh, pas tout le temps, pas à chaque ministre épinglé ou annonce de légère hausse du chômage. Non, je reste heureusement une sangloteuse très épisodique.

La semaine dernière, pour la deuxième fois de ma carrière, j’ai fondu en larmes. J’interviewais une dame d’une cinquantaine d’années, prof de gymnase, maman de trois grands enfants, mais que sa propre mère, atteinte de démence, appelle maman. Agée de 94 ans, elle le répète aux infirmières et aides-soignantes: «J’ai une très gentille maman qui prend soin de moi.»

Des proches aidants fatigués

Vous lirez tout prochainement cette histoire dans le journal. On appelle ces gens des proches aidants, même si eux ne se reconnaissent souvent pas dans ce terme. Parce que ce sont juste des enfants qui aident leurs parents, des maris qui prennent soin de leur femme ou des parents qui s’occupent de leur enfant handicapé. Ils trouvent ça normal, mais sont épuisés. Et c’est cet épuisement qui m’a fait pleurer.

On ne devrait pas, au sein d’une collectivité qui va vers un doublement de sa population de 80 ans et plus d’ici à deux décennies, laisser les proches aidants s’user ainsi jusqu’à la moelle. On ne peut pas continuer à laisser ces personnes baisser leur temps de travail, donc leur propre AVS. Ça, c’est le rationnel du métier, le constat, les faits, l’énervement habituel devant les difficultés ou l’injustice. L’émotion, c’est autre chose. Les larmes sont un lâcher-prise qui nous projette dans la vérité des choses.

Des ados courageux

La première fois que ça m’était arrivé, j’écoutais une bande d’ados me raconter des histoires bouleversantes. Ils étaient tous homos ou transsexuels et me disaient chacun leur trajectoire, dure souvent, jamais facile. C’était dans le cadre de la semaine contre l’homophobie, et ces jeunes passaient dans les classes d’élèves, parfois plus âgés qu’eux, pour déconstruire les idées reçues. Ils étaient d’un courage incommensurable. A la troisième petite tête d’ange qui me témoignait de la haine autour de lui, les copains, la famille, j’ai éclaté en sanglots. Ce qui les a fait rire, évidemment, «On a perdu la journaliste!» se sont-ils exclamés. On s’est amusés de ça ensuite ensemble, comme des gens qui se font confiance.

«Indignez-vous!» nous demandait Stéphane Hessel. «Pleurez quand ça vous vient», aurait-il pu ajouter. Dans ce métier où l’on se blinde dans le cynisme, dans le ricanement du reporter qui a tout vu, je pense que l’émotion peut être très bonne conseillère.


Chronique précédente

Et si le vrai luxe, c’était la déconnexion?

Publicité