Le PLR a glané un indiscutable succès lors des dernières élections fédérales, après des décennies de défaites. Dans une planète abandonnée aux mains des «funambules», pour reprendre le titre du livre de Christopher Clark sur les causes de la Première Guerre mondiale; face à une Union européenne vacillante; dans une Suisse consciente qu’elle ne pourra pas éternellement échapper aux bourrasques de la crise économique mondiale, le PLR, malgré les avanies de l’histoire, est apparu comme une force digne de confiance, porteuse d’un libéralisme fécond, adepte du libre marché mais respectueux de l’Etat.

Mais qu’implique ce renouveau pour un PLR tout à coup requinqué? Les interminables débats consécutifs à la grand-messe électorale du 18 octobre sur les futures alliances ou coopérations avec l’UDC ont bien entendu mis en évidence les cicatrices qui lacèrent plus que jamais les droites helvétiques. Il est clair que, si le PLR est parvenu à convaincre son ancienne aile gauche partie chez les Vert’libéraux de regagner, du moins en partie, le bercail libéral-radical, les représentants de son aile conservatrice, qui avaient déserté les rangs des anciens libéraux et radicaux dans les années 90, n’ont pas jugé utile de tourner le dos à leur nouveau refuge politique.

Le camp conservateur aspire au contraire de nouveaux contingents d’électeurs en provenance de tous les bords. Sans doute les flux migratoires venus du Moyen-Orient ont-ils contribué à drainer vers lui les suffrages d’électeurs inquiets. Il faudra cependant, un jour, cesser d’expliquer les victoires de l’UDC par des motifs peut-être trop évidents, et admettre que le fondement de ses succès plonge peut-être dans d’autres terreaux, où macère un rejet plus fondamental de la société moderne, dont l’angoisse suscitée par l’étranger n’est que l’un des symptômes.

Pour le PLR, les exigences nouvelles qu’implique ce scrutin dépassent la fonction de pivot qu’il aura dans le futur parlement. Après tout, ce parti prétend jouer ce rôle depuis sa fondation ou presque… Elles débordent également les pures spéculations tactiques gravitant autour des compromis scellés dans les arrière-boutiques partisanes… Les enjeux, pour le PLR, résident plus que jamais sur le terrain intellectuel, même dans le domaine économique, là où on lui prête les compétences les plus aiguës. Face à la doxa figée de l’UDC et aux contre-offensives de la gauche, le PLR est attendu sur le terrain argumentatif. Le PLR brandit son pragmatisme, mais à quels principes s’adosse-t-il? Quels objectifs se cachent derrière la sagesse dont il s’honore? Or pragmatisme et discours intellectuel ne sont pas incompatibles.

Dans le secteur économique, proclamer la non-intervention de l’Etat comme moyen de résoudre les problèmes en ne les aggravant pas est sans doute juste, mais insuffisant. Il faudra que le PLR développe une vision plus précise du mariage toujours recomposé entre initiative privée et engagement étatique, à un moment où de nouvelles conceptions (participatives ou autres) voient le jour, dans le sillage du triomphe numérique. Et le PLR devra en outre se colleter avec toutes ces notions qu’il a longtemps laissées en jachère et qui ont fait le miel de l’armada d’intellectuels professionnels dont peut se prévaloir l’UDC, avec Roger Köppel ou Hans-Ueli Vogt en tête. Le PLR affirme sa foi dans une circulation libre des personnes à travers le continent, mais comment la définir en un temps où la frontière et la nation redeviennent des marqueurs de l’espace identitaire? Placarder l’intangibilité du droit international est bien: mais comment l’articuler à une souveraineté que personne ne veut brader? Et que signifie désormais l’Etat de droit lorsque droit privé et droit public tendent à fusionner?

Le recours à l’histoire peut s’avérer précieux pour y puiser une culture politique qui permet seule d’observer le présent et d’en tirer des modèles d’analyse inédits. A l’occasion de la récente sortie du livre Que veut dire être libéral aujourd’hui? (NZZ Verlag), le rédacteur en chef de la NZZ am Sonntag demandait à Fulvio Pelli de se prononcer sur la polémique relative aux commémorations liées à Morgarten ou Marignan. L’ancien président du PLR a cru opportun de rappeler que le PLR ne s’intéressait qu’au futur. Voilà une occasion perdue pour le PLR de reprendre pied dans un débat intellectuel dont il s’est auto-exclu il y a une vingtaine d’années… et avec le résultat que l’on connaît: c’est en récupérant le passé de la Suisse, et en le défigurant, que l’UDC a posé les bases de sa conquête de l’opinion, en appui de la votation sur l’EEE!

Le travail ne manque pas pour que le succès du 18 octobre 2015 ne reste pas une heureuse parenthèse dans une trajectoire libérale-radicale marquée par un inexorable déclin. L’UDC l’a montré: les Suisses aiment les chiffres qui dansent dans les bilans comptables, mais aussi que leurs convictions s’enchâssent dans une vision du monde à laquelle ils s’identifient. Le libéralisme helvétique, avec sa synthèse originale entre la liberté et l’Etat, peut la leur fournir. Sinon, le PLR devra se contenter de ciseler des réponses intelligentes à des questions qu’il ne ferait que subir.

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