«Son départ soigneusement calculé reflète l’emprise qu’elle a maintenue sur les démocrates de la Chambre pendant des décennies, cédant rarement le contrôle à ses collègues, tolérant peu de dissidence et laissant peu de choses au hasard.» C’est le New York Times qui le dit après que Nancy Pelosi, 82 ans et grande figure de la politique américaine, a annoncé jeudi renoncer au poste de cheffe des démocrates dans la future Chambre des représentants, où les républicains ont finalement obtenu la majorité.

Ce, lors d’un discours prononcé dans l’hémicycle où elle a dit vouloir laisser place à «une nouvelle génération». Volonté de rajeunissement saluée par le Los Angeles Times. Le président, Joe Biden, lui a immédiatement rendu hommage, parlant d’elle comme une «fervente défenseure de la démocratie», disent les agences de presse. Pour la presse américaine, c’est donc «une page historique qui se tourne», selon Courrier international.

Sous les applaudissements, elle a évoqué les souvenirs de ses 35 ans passés à la Chambre, qu’elle a vu évoluer pour être «plus représentative de notre belle nation». Nancy Pelosi, première femme à occuper le perchoir de la chambre basse, a aussi parlé des moments plus sombres, comme l’assaut contre le Capitole le 6 janvier 2021. «La démocratie américaine est majestueuse, mais elle est fragile», a-t-elle prévenu.

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Nancy Pelosi a maintenu jusqu’au bout le suspense sur son retrait, emportant chez elle deux versions différentes de son discours. Elle continuera à siéger à la Chambre, comme simple élue de Californie – avec 83,9% des voix contre son adversaire républicain! «On se souviendra d’elle comme d’une des parlementaires les plus accomplies de l’histoire américaine, repoussant les limites et œuvrant au service des Américains», a commenté sur Twitter l’ancien président démocrate Barack Obama:

«Merci pour tout ce que vous avez fait pour l’Amérique», a salué Hakeem Jeffries, élu de New York et pressenti pour lui succéder à la tête des démocrates à la Chambre, qui a salué la fin de sa prise de parole par une longue ovation, les démocrates debout, nombre de républicains absents. «L’ère Pelosi s’achève. Bon débarras!» a pour sa part tweeté l’élue trumpiste du Colorado Lauren Boebert, car «rarement une élue au Congrès aura suscité autant d’éloges parmi les siens et une haine invraisemblable chez ses adversaires», écrit Le Monde:

Sur un autre ton, même le Wall Street Journal, dont les éditoriaux sont en général peu tendres à l’égard des démocrates, reconnaît que «les républicains qui sont en désaccord pratiquement sur tout avec Mme Pelosi peuvent apprendre d’elle comment exercer efficacement le pouvoir». La «plus puissante speaker de ces dernières décennies, […] avec une faible majorité à la Chambre, situation dans laquelle se trouvent aujourd’hui les républicains, […] est parvenue à faire adopter un ambitieux programme pour Joe Biden».

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Troisième personnage de l’Etat américain, elle est aussi surtout connue pour son rôle de première opposante à Donald Trump, qu’elle a farouchement combattu lorsqu’il occupait la Maison-Blanche. Tacticienne douée d’un flair politique hors pair, elle a souvent fait la pluie et le beau temps sur la colline du Capitole, où elle a été élue speaker dès 2007.

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«Ses triomphes législatifs, qui couvrent quatre présidences, sont monumentaux», écrit le Washington Post. «A commencer par l’Obamacare: Pelosi est parvenue à persuader les démocrates de la Chambre d’accepter le meilleur projet de loi possible en prenant en compte ce que le Sénat serait prêt à adopter, plutôt que d’exiger une législation idéale qui n’avait aucune chance d’être votée par le Congrès.» Elle avait aussi «supervisé l’adoption de lois emblématiques sous les présidences de Barack Obama et Joe Biden, ainsi que deux procès en impeachment de Donald Trump, en 2019 et 2021»:

Elle a été à bonne école en politique avec un père, Thomas D’Alesandro, ancien maire de Baltimore - qui lui a appris à compter les voix et à faire pression sur ses collègues, pour gagner

Et puis, souvenons-nous aussi de cette fin du mois de janvier 2019, lorsque, en désaccord sur la construction du fameux mur censé rendre hermétique la frontière avec le Mexique, républicains et démocrates se sont violemment empoignés sous la présidence Trump, qui persistait «à vouloir allouer 5,7 milliards de dollars du budget national à son projet», auquel les démocrates étaient évidemment opposés. La cheffe de file de cette opposition avait alors enregistré «une victoire importante», avait écrit le Corriere del Ticino: «[Trump a été] maté par la combativité et l’obstination de Nancy Pelosi, […] déterminée à restaurer l’influence de son parti après les victoires de celui-ci aux élections de mi-mandat.» Elle représentait, en somme, «le plus gros problème» du tycoon, aux yeux du Financial Times.

Ces derniers mois, c’est son engagement en faveur de Taïwan qui a beaucoup fait parler: sa visite cet été sur l’île revendiquée par les autorités chinoises avait provoqué la colère de Pékin. Et à la fin du mois d’octobre, son mari, Paul Pelosi, a été attaqué en pleine nuit à leur domicile en Californie par un homme armé d’un marteau. Il cherchait en fait Nancy Pelosi, qu’il accusait de mentir et à qui il comptait «briser les rotules». Le drame a marqué la démocrate, qui s’était dite «traumatisée». Au début de son discours de jeudi, elle a d’ailleurs eu un mot pour son mari, «partenaire bien-aimé» et «soutien».

Juste avant les élections du 8 novembre, elle avait confié que cette attaque influencerait sa décision de prendre sa retraite ou non si les démocrates perdaient leur majorité à la Chambre des représentants. C’est ce qui s’est passé mercredi soir, au terme de plus d’une semaine d’un dépouillement à suspense comme le complexe système électoral américain sait en créer les conditions. Au bout du compte, les républicains se sont emparés d’une majorité d’au moins 218 sièges qui, bien que très courte, leur donnera un pouvoir de blocage sur la politique de Joe Biden jusqu’en 2024.

La Presse québécoise disait récemment que certains politiciens n’étaient «plus capables de voir la collègue ou la femme derrière la démocrate que le Parti républicain et ses alliés médiatiques diabolisent depuis deux décennies. Diabolisation qui est parfois littérale, Pelosi étant dépeinte avec des cornes ou des yeux rouges dans certaines affiches. Diabolisation qui a mené ces dernières années à l’arrestation de plusieurs hommes soupçonnés de vouloir l’assassiner.»

Et de poursuivre avec cette comparaison historique: «A une autre époque, le sénateur démocrate du Massachusetts Ted Kennedy tenait ce rôle de bête noire par excellence chez les républicains. Il incarnait tout ce que les conservateurs détestaient chez les libéraux (ou progressistes), y compris une foi inébranlable dans le rôle du gouvernement pour venir en aide aux moins fortunés.» Aujourd’hui, la droite dure peut «d’autant plus facilement la caricaturer qu’elle vit à San Francisco, bastion de la gauche américaine, et qu’elle jouit d’une grande fortune grâce à son mariage au patron d’une société de conseil et d’investissement en immobilier et en capital-risque.»

Quoi qu’il en soit, conclut Le Monde, «la nouvelle Chambre, sans Nancy Pelosi au marteau, s’annonce conflictuelle».


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