L’avis de l’expert

Pour que la Suisse consolide son plurilinguisme

Dédramatisons la situation: notre pays ne vit pas une «guerre des langues», et les Helvètes pratiquent mieux les idiomes nationaux qu’ils ne le pensent. Mais on peut toujours mieux faire, et pour cela, l’apprentissage à l’école ne suffit pas. Réflexions d’un linguiste serein

Le débat sur l’apprentissage précoce des langues au niveau primaire a pris des proportions surprenantes dans un pays connu dans le monde entier pour la manière dont il fait cohabiter harmonieusement ses langues et ses cultures. Certains font appel à des expressions chargées du type «guerre des langues», et même «danger pour la cohésion nationale», comme si nous étions en Belgique, Ukraine ou Lettonie, alors que la base sur laquelle la Suisse appuie le plurilinguisme de ses habitants est solide.

En effet, grâce à des données qui m’ont été transmises par l’Office fédéral de la statistique en 2013, et qui ont fait l’objet d’un article dans ces pages l’année dernière*, nous savons que 41,9% des habitants de notre pays se servent régulièrement de deux ou plusieurs langues ou dialectes dans la vie de tous les jours. Certes, le Luxembourg reste un des champions du plurilinguisme (67%), mais la Suisse se situe clairement devant des pays comme la France et les Etats-Unis (20%), le Canada (26%) et la Belgique (29%). La situation peut-elle être améliorée? Bien entendu, et il est de notre devoir à tous d’œuvrer dans ce sens.

Dans le débat concernant l’âge du début de l’apprentissage d’une autre langue nationale et de l’anglais, et dans quel ordre elles doivent être apprises, on entend souvent dire que plus tôt on commence une langue, mieux on l’apprend. Or, nous savons depuis longtemps, et la revue de la littérature récente de l’Institut de plurilinguisme de Fribourg le confirme, que nous pouvons apprendre les langues à tout âge: tout aussi bien dans la petite enfance, dans l’enfance, pendant l’adolescence et même à l’âge adulte. Souvenons-nous d’écrivains tels que Joseph Conrad ou Agota Kristof, qui n’ont tous deux acquis leur langue d’auteur, l’anglais et le français respectivement, que très tardivement, lorsqu’ils étaient déjà adultes.

Cela dit, nous devons veiller à ce que certains autres facteurs soient présents pendant l’apprentissage afin qu’un jeune de chez nous, quels que soient sa provenance et son âge, arrive à maîtriser les langues qui seront importantes pour lui plus tard, à savoir au moins une langue nationale en plus de la sienne, ainsi que l’anglais, et éventuellement d’autres langues.

Tout d’abord, il faut qu’il existe un besoin – accompagné si possible de motivation – de communiquer, d’écouter, et de participer à des activités dans la langue en question. Elle ne devrait pas être simplement une matière scolaire, acquise uniquement dans le contexte de l’école, mais un moyen de communication et de vie. Avoir besoin de connaître et d’utiliser une langue – facteur trop souvent ignoré – est à la base du bi ou plurilinguisme de l’individu. Si cette nécessité est présente, la langue sera acquise; si elle ne l’est pas, son apprentissage sera affecté; si le besoin disparaît, la langue aura tendance à être oubliée.

Un deuxième facteur concerne l’apport linguistique qui doit être conséquent, non seulement à l’école, mais aussi de la part des personnes qui jouent un rôle central dans la vie de l’enfant. De plus, il doit s’étendre sur une certaine durée et être varié. La linguiste et psychosociologue Barbara Abdelilah-Bauer a calculé qu’un enfant aurait besoin d’au moins 2700 heures d’exposition à une deuxième langue pour commencer à devenir bilingue. Elle relève qu’en France, le pays où elle habite, un enfant qui est en contact pendant sept heures par semaine avec une autre langue dans le cadre d’une classe bilingue n’aura eu que 756 heures d’apport linguistique après trois années de scolarité. Les chiffres sont différents, certes, dans notre pays, et dépendront du système scolaire du canton, mais nous n’échappons pas au fait que nous devons tous – parents, enseignants, responsables politiques, etc. – nous assurer que l’apprenant recevra un apport linguistique important, varié et sur une longue durée afin de bien ancrer ses capacités langagières.

Autre facteur, la famille, immédiate et étendue. Elle doit montrer une attitude positive envers l’apprentissage des langues et éviter de critiquer, parfois même dénigrer, certaines langues apprises à l’école. Combien d’enfants disent ne pas aimer telle langue – souvent une langue nationale – parce qu’ils ont entendu un parent ou un proche la critiquer? Une langue dévalorisée dans le cadre familial sera plus facilement laissée de côté par l’enfant, qui ne fera que reproduire les attitudes de ceux qui l’entourent. En revanche, la valorisation d’une langue et de ses locuteurs lui donnera envie de continuer à l’apprendre et à l’utiliser. La famille doit aussi contribuer à l’apprentissage des langues en organisant des séjours linguistiques pour leurs enfants et des rencontres avec d’autres familles. Il n’y a pas si longtemps, cela se passait avec les apprentissages, les stages ou les séjours de jeunes filles au pair dans les autres régions linguistiques. Nous devons encourager ce type d’échange tout en lui donnant probablement un visage nouveau.

Enfin, au niveau de l’école, qui porte actuellement une très (trop?) grande partie de la charge menant à l’apprentissage des langues chez un enfant, il faut tout d’abord reconnaître que les enseignants ont une tâche souvent difficile dans des conditions parfois pénibles (nombre d’enfants dans une classe, pénurie d’heures de contact, moyens limités, etc.). Certes, l’enseignement traditionnel des langues ne transformera que rarement de petits monolingues en bilingues, mais il donne de bonnes bases linguistiques qui pourront ensuite être étendues et mises en pratique lorsque l’enfant aura à utiliser ses langues. De plus, les approches qui consolident à la fois les connaissances linguistiques et l’utilisation des langues sont à promouvoir – programmes d’immersion où une langue seconde devient un médium d’enseignement et non seulement une matière, échanges scolaires entre régions linguistiques, etc. Laissons aux cantons la responsabilité de s’occuper de la manière dont l’autre langue nationale et l’anglais sont enseignés, ainsi que d’autres langues, et à quel moment cela se passe pendant la scolarité obligatoire. En effet, la réalité linguistique n’est pas la même dans différentes régions de notre pays. Par contre, faisons en sorte que nos enfants acquièrent tous plusieurs langues, à la fois à l’école mais également en dehors de celle-ci. Nous aurons ainsi aidé à consolider le plurilinguisme des habitants de notre pays.

* «L’OFS rectifie: près de la moitié des Suisses sont bilingues», LT du 03.06.2013.

Nous pouvons apprendreles langues à tout âge. Souvenons-nous par exemplede Joseph Conrad ou d’Agota Kristof, qui ont acquis tardivement leur langue d’auteur

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.