Plus personne n’oserait remettre en cause les innovations «technologiques» comme sources primaires de notre bien-être. Que de vies sauvées, que de corvées inutiles éliminées grâce à ces innovations! Mais notre monde a changé. Pire, nous l’avons modifié en bien et en mal, souvent sans même le savoir: nous avons bien amélioré la qualité de nos eaux grâce à des technologies avancées mais, par contre, mis en danger la couche d’ozone en renforçant la qualité des réfrigérateurs par des CFC.

Ce n’est pas que nous sommes aveugles au point de ne plus même voir les problèmes que nous avons créés. Les sondages montrent clairement que nous sommes très préoccupés par les problèmes environnementaux: nous sentons tous que nous avons atteint un point critique pour omettre honnêtement la nécessité de nouveaux modes de vie. En même temps, ces sondages indiquent que nous n’assumons guère lorsqu’il faut passer à l’acte. Nous restons passifs par confort ou par manque de conviction mais aussi parce que certaines innovations technologiques doivent être «associées» à des innovations sociales pour qu’enfin nous les adoptions.

Le besoin social

Longtemps confinée aux seuls cercles des organisations à but non lucratif, l’innovation sociale est aujourd’hui considérée comme très importante aussi par des cercles économiques pour trois raisons. Premièrement, les secteurs économiques en croissance que sont la santé et l’éducation représentent à eux deux environ un tiers du PIB. Il s’agit de secteurs dont les modèles d’innovation diffèrent beaucoup de ceux des secteurs des machines ou de la pharma. La composante sociale de ces modèles d’innovation est même souvent plus importante que la composante technologique.

Ils ont tous impliqué un certain «courage contagieux» et la persistance pragmatique qui tournent les idées prometteuses en de véritables institutions

Deuxièmement, en ces temps de Covid-19, l’indemnité en cas de réduction de l’horaire de travail pour préserver des emplois montre à quel point les innovations venant du service public sont importantes. Troisièmement, l’innovation sociale est indispensable pour relever nos défis majeurs: le changement climatique, la migration, le vieillissement, les problèmes de sécurité sociale ou encore la numérisation requièrent des idées qui vont bien au-delà des solutions techniques. Ces dernières ne seront adoptées par notre société que si elles couvrent un besoin social. Non, ce n’est pas une utopie condamnée à échouer minablement parce qu’elle en veut trop!

La combinaison d’innovations techniques et sociales est déjà en route depuis longtemps. La médecine ou la régulation du trafic n’ont pas attendu pour conjuguer découvertes technologiques et innovations sociales et améliorer les soins médicaux ou les flux de mobilité. Pensons également aux nouveaux services tels que la location d’objets, de résidences ou de véhicules, le leasing ou les nouveaux modèles de soin. Si ces modèles ont réussi, c’est parce qu’ils combinent une technologie avancée avec un service qui répond à un besoin. Ils ont tous impliqué un certain «courage contagieux» et la persistance pragmatique qui tournent les idées prometteuses en de véritables institutions.

Prise de conscience

Beaucoup d’institutions publiques ou semi-publiques ou d’entreprises se sont déjà engagées dans des initiatives combinant nouvelles techniques et innovations sociales. L’exemple des investissements financiers durables et socialement responsables montre qu’on peut prendre en considération simultanément les aspects sociaux, environnementaux et financiers.

Il est réjouissant de voir qu’il y a une certaine prise de conscience de l’importance de l’innovation sociale pour notre société et notre économie. Cependant, nous ne sommes qu’au tout début d’un long processus qui doit être renforcé par une vaste réflexion stratégique dans le but de mieux maîtriser la place de l’innovation sociale dans notre société. Pour ce faire, nous avons besoin d’un fort engagement de tous les acteurs économiques et sociaux mais particulièrement les (a) instances politiques afin qu’elles intègrent l’innovation sociale dans leurs projets, (b) les milieux économiques pour développer plus de produits et de services durables et (c) les citoyens pour une meilleure participation dans les processus et la diffusion des innovations sociales.

Dans ce cadre, les sciences humaines et sociales ont un grand rôle à jouer pour développer de nouvelles idées, services ou modèles d’affaires et relever nos défis colossaux.


*Müfit Sabo et Daniel Dossenbach sont collaborateurs scientifiques au Secrétariat d’Etat à la forrmation, à la recherche et à l’innovation, SEFRI

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