«Plus de liberté, moins d’Etat», le slogan sans issue du PLR

Au lendemain de la victoire du PLR aux élections cantonales zurichoises, la NZZ n’a pas hésité à rallumer la mèche. L’une de ces mèches qui conduit à un baril de poudre capable d’animer des réunions de parti qui durent jusqu’au bout de la nuit. Sous le titre «Plus de liberté, moins d’Etat: l’histoire d’un slogan», Christoph Wehrli esquisse le parcours du mot d’ordre du PLR pour les élections fédérales de 1979. Non sans malice, il rappelle que la formulation originale comprenait le terme de «responsabilité»: «Plus de liberté et de responsabilité, moins d’Etat.»

Trente-six ans plus tard, loin d’être tombé dans l’oubli, le slogan continue de marquer la vie du PLR. Les Jeunes radicaux-libéraux suisses l’ont choisi pour leur campagne 2015. L’Etat n’a donc qu’à bien se tenir, ses meilleurs ennemis sont à nouveau à ses trousses.

Depuis sa création, le slogan a provoqué moult tumultes dans les rangs du PLR. A raison, car il dessine une fausse ligne de conflit entre liberté et Etat, plaçant les deux concepts en contradiction fondamentale. Ce slogan repose sur une définition de la liberté peu pertinente, voire même néfaste, pour penser notre vie en société. Malgré sa force marketing indéniable, il entraîne ses promoteurs sur un terrain dangereux où l’Etat est nécessairement appréhendé comme un danger permanent pour les citoyens.

Le slogan est construit sur une liberté du «naufragé». Seul sur son île, oublié de tous, le naufragé peut vaquer à ses occupations sans entrave. Aucune loi, aucune morale, aucune coutume ne structure son quotidien. Il jouit à la fois d’une liberté et d’une solitude totales. Partant de ce constat, devrions-nous adopter ce standard de liberté pour le contexte d’une vie en société? Le fameux slogan fait ce saut conceptuel, à mon sens à grand tort.

Le contexte de vie en société rend cette vision de la liberté inopérante. Là où des individus poursuivant des objectifs différents doivent cohabiter et coopérer, l’Etat – que nous définirons pour l’heure comme un cadre juridique et le garant du respect des règles – doit être vu comme une condition d’une liberté dite «politique». En posant un cadre pour cette vie en commun, la loi crée les nécessaires espaces de liberté. Elle permet à chaque individu de choisir sa vie avec une certaine sécurité, transformant le nécessaire vivre-ensemble en opportunités individuelles et collectives.

Dans une société dénuée de lois et d’institutions pour la faire appliquer et contrôler, il n’y a pas de liberté «politique». Comme pour le naufragé, il y a certes une absence de contrainte légale, mais une impossibilité de se considérer comme véritablement libre face aux multiples dangers, menaces et incertitudes qui pèsent sur le quotidien. Comme l’a formulé le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679), une société de naufragés serait prise au piège d’une situation de guerre de tous contre tous. La liberté de chacun se limiterait à la nécessité de frapper son voisin à titre préventif. A l’aune de cette liberté «politique», le slogan du PLR devrait donc se transformer en «L’Etat: la garantie de ma liberté».

En conséquence de cette erreur conceptuelle, le slogan crée une animosité malsaine envers l’Etat. Si le concept d’Etat porte avant tout sur le cadre légal, comme nous l’avons défini plus haut, alors nous, l’ensemble des citoyennes et citoyens, sommes responsables de son développement. La politique ne connaît pas de génération spontanée et les lois ne se reproduisent pas d’elles-mêmes: elles sont le fait de représentants élus. L’Etat, c’est nous. Je ne connais pas d’élus qui sont contre la liberté et veulent la limiter le plus possible. Le cas échéant, gageons qu’ils ne seront pas réélus en octobre prochain. Par contre, il est clair que de nombreuses controverses politiques reposent sur une négociation des libertés: la liberté des uns doit parfois être limitée pour garantir celle des autres. A titre d’exemple, l’argument pour un renforcement de la sécurité est en fait systématiquement un argument de liberté. Pour permettre à tous d’être libres, nous sommes parfois prêts à limiter la liberté de certains. En vrac, les criminels, les fêtards avinés, les musulmanes portant la burqa. Prenant acte, le PLR devrait donc à nouveau adapter son slogan: «L’Etat: garantie et lieu de négociations de ma liberté».

Le slogan original entraîne ceux qui le proclament sur une pente dangereuse, tout en les privant de précieuses ressources pour mettre en lumière d’autres menaces sur la liberté que celle de l’Etat. Je suis convaincu que de nombreux membres ne se reconnaissent pas dans ce slogan réducteur. Un parti libéral, progressiste, ouvert sur le monde et regardant l’avenir avec confiance devrait y renoncer et se concentrer, comme l’ensemble des forces politiques, sur la qualité du travail législatif. Il faut combattre sans relâche les lois inutiles et absurdes, c’est-à-dire celles qui sont sans but légitime, qui pèsent de manière disproportionnée sur les citoyens ou qui violent les droits fondamentaux. A toutes fins utiles, le droit d’asile et des étrangers est rempli de lois absurdes. Vivement que le PLR s’y attaque.

Initiateur du projet «Ethique en action» et vice-président du think tank Foraus – Forum de politique étrangère

L’Etat n’a qu’à bien se tenir, ses meilleurs ennemis sont à nouveau à ses trousses

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