«Lorsque je donnerai l'ordre de tirer avec des balles en caoutchouc sur les manifestants, je ne serai plus chef de la police»: voilà en substance ce que nous confiait Laurent Walpen, ancien chef de la police genevoise, dans un entretien. La raison, selon lui: «Ça ne passerait pas dans la mentalité genevoise; ce sont certainement les événements de 1932 qui sont la cause de cette résistance.»

L'histoire du 9 novembre 1932 est bien connue. Suite à l'interdiction par le gouvernement cantonal genevois d'une contre-manifestation de gauche à un rassemblement d'extrême droite, l'armée appelée en renfort pour faire respecter le décret va tirer au fusil-mitrailleur sur la foule rassemblée sur la plaine de Plainpalais, faisant 13 morts et plus de 60 blessés.

Depuis, à gauche comme à droite, les élites politiques genevoises ont mobilisé la mémoire du 9 novembre pour faire obstacle aux velléités sécuritaires et justifier une approche conciliante des troubles de l'ordre public.

Le conseiller d'Etat PDC Guy Fontanet, au temps de sa magistrature, a dénoncé les «mitraillettes verbales» et justifié une approche souple et tolérante de la contestation. Robert Ducret, magistrat radical, répondait à un député vigilant qui l'interpellait après les débordements d'une manifestation que «dans ce pays, peut-être bien que l'on a laissé faire et qu'il y a eu quelques dégâts, mais il n'y a eu ni mort ni blessé». Et il poursuivait: «Nous avons un souvenir, à Genève – vous êtes bien jeune, Monsieur et bien prétentieux de donner ainsi des leçons aux gens – qui est aujourd'hui marqué d'une pierre au bout de la plaine de Plainpalais. J'étais quant à moi opposé à ce monument. Très franchement, je suis maintenant assez satisfait qu'il y soit. Pour nous rappeler que dans ces cas-là, nous ne devons pas faire usage de la force, mais de la raison.» (Mémorial du Grand Conseil, séance du 4 novembre 1988)

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le massacre de 1932 ne mit pas en émoi l'ensemble de la classe politique – ou pas tout de suite. En fait, dans les mois qui suivent le massacre, la droite genevoise s'est plutôt félicitée de l'intervention de l'armée. Au Grand Conseil, le radical Adrien Lachenal exprime sa «profonde reconnaissance» à l'égard de la police et de l'armée pour leur «conduite tranquille et énergique» contre les «menées révolutionnaires» et sans laquelle des «troubles infiniment plus graves» n'eussent pu être évités (Mémorial du 16 novembre 1932). La députation démocratique lui emboîte le pas en félicitant le gouvernement pour son attitude «courageuse». La presse est assassine avec la gauche, et en particulier avec Léon Nicole, le leader charismatique des socialistes, qui se voit accuser de tous les maux: les organisateurs «cherchaient à s'emparer du pouvoir», écrit La Suisse du 10 novembre; «Tout fut préparé dans le détail», précise le Journal de Genève du11 novembre.

Dans la foulée, la gauche subit une vague de répression sans précédent. L'organe radical Le Genevois donne le ton: «L'élémentaire nettoyage est commencé» (1er février1933). Léon Nicole écope de six mois de prison. Mi-décembre 1932, le Drapeau rouge communiste est interdit de publication. Les interdictions de manifestations se succèdent. La droite entreprend des manœuvres législatives destinées à renforcer son appareil répressif. «Seuls les agitateurs peuvent s'opposer à ces lois de protection de l'Etat et du travailleur», est-il déclaré. «Ces lois ont été créées pour empêcher les bolchevistes de troubler l'ordre public», lit-on dans la Tribune de Genève du 1er octobre 1933.

La répression a pour effet de ressouder la gauche autour de l'aile soutenue par Nicole. Les socialistes se préparent à l'échéance électorale du 23 novembre 1933 et font du «massacre» la pièce centrale de leur campagne. Pour combattre l'élection du radical Frédéric Martin, alors directeur de la police, le parti bat campagne avec le slogan habile «pour ou contre le FM» – FM étant les initiales de Frédéric Martin mais aussi l'acronyme de fusil-mitrailleur. La campagne est un succès total. Les lois qualifiées de «liberticides» sont rejetées en référendum en octobre 1933. Mais, surtout, pour la première fois dans l'histoire genevoise, la gauche remporte les élections: quatre des sept conseillers d'Etat élus sont socialistes et Léon Nicole, qui sort à peine de prison, prend la présidence du Conseil d'Etat et la direction de la police. Pour la gauche, cela ne fait aucun doute: «Les tribunaux ont jugé, le peuple aussi a jugé.»

A droite, la défaite a l'effet d'un électrochoc. Dans l'opposition, les partis de droite vont un peu paradoxalement adopter un discours de libertés publiques et s'en prendre aux policiers de Nicole en dénonçant systématiquement leur brutalité. Exemple, cette manifestation de frontistes qui déborde près de la Tour Maîtresse en 1935: pour Guerchet, un des leaders de l'opposition, la police a tendu un «guet-apens» aux frontistes et, déclare-t-il devant le Grand Conseil, «nous avons été témoins, à ce moment, d'un spectacle de brutalité que nous n'avions encore jamais vu jusqu'à ce jour». Guerchet d'ajouter: «Nous estimons que ceux qui ont pour mission de rétablir l'ordre, parfois même par la force, doivent le faire avec doigté, avec équité, avec intelligence.»

Evidemment, des bancs de la gauche fusent alors des «Et les mitrailleuses du 9 novembre?», «Et le 9 novembre?» Ayant perdu les élections sur le thème de l'ordre public, la droite hésite forcément à réveiller les démons de la mémoire du massacre par des déclarations téméraires sur le thème de l'ordre public, et à chaque velléité dans ce sens, la gauche la renvoie à son rôle dans la répression sanglante du 9 novembre.

Ainsi, durant la magistrature de Nicole, un consensus solide s'impose autour d'une police tolérante, habile, impartiale et au service des citoyens. C'est cette philosophie que défend Nicole dès qu'il accède à la direction de la police. Dans son discours inaugural de Saint-Pierre, il déclare: «L'esprit de la bureaucratie cantonale doit être modifié, le corps des fonctionnaires devant comprendre qu'il est le serviteur du peuple.» La police aussi doit changer de fusil d'épaule: elle ne doit pas servir les gouvernants, mais devenir une police au service des citoyens.

Une des mesures spectaculaires de Nicole est de désarmer la police: «Nos gendarmes ne porteront pas de matraque afin qu'on ne puisse pas dire que la police a agi avec provocation.» (Mémorial du 8 juin 1935) La police, de loin (pour ne pas provoquer), accompagne à vélo les manifestants. Cette «nouvelle police», Nicole en fait un principe, doit accepter la manifestation, qu'elle soit de droite ou de gauche, comme l'exercice d'un droit démocratique fondamental. «J'ai donné pour consigne générale qu'elle [la police] doit se souvenir sans cesse qu'elle a devant elle de libres citoyens d'une démocratie, c'est tout…» La police doit être inspirée par «les nécessités politiques et sociales de l'heure présente» et la paix sociale doit, finalement, être au cœur de son action.

Bref, Nicole a formulé ce qui peut être qualifié de doctrine moderne de la police et cette doctrine a été consolidée, au fil du temps, par les élites politiques locales qui ont réclamé de la police genevoise du «doigté», de «l'équité», de la «raison» et de l'«intelligence». Le massacre du 9 novembre a été investi par une symbolique de dénonciation des abus du pouvoir et cette symbolique s'est imposée à l'ensemble de la classe politique, la droite abandonnant le discours classique d'ordre public pour défendre le principe des libertés publiques. Ainsi, la fusillade de Plainpalais a eu pour conséquences, au fil des décennies, une approche dépassionnée des tumultes qui, forcément, accompagnent de temps à autre l'exercice de la manifestation, et une culture politique commune sur les libertés politiques.

Dominique Wisler, consultant dans la société genevoise TC Team Consult, est coauteur avec Marco Tackenberg d'un livre, à paraître au printemps 2003 aux éditions de L'Harmattan, sur le maintien de l'ordre et les médias.

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