Alors que le canton de Vaud vient de décider, dans un souci d'intégration, de renoncer purement et simplement à faire payer toute taxe à ceux qui veulent devenir suisses, Genève a fait le mouvement inverse: la taxe maximale pour se naturaliser a été décuplée. Pour disposer d'un passeport à croix blanche dans ce canton, il pourra en coûter désormais… 100 000 francs! Le résultat ne s'est pas fait attendre: en quelques mois, vingt personnes ont déjà interrompu leur procédure de naturalisation.

On relèvera d'abord l'anachronisme de la structure fédéraliste. Le symbole le plus abouti de l'identité d'un pays – l'acquisition de sa citoyenneté – dépend donc du bon vouloir de l'administration d'un canton ou d'une commune, qui, au gré des circonstances ou des difficultés budgétaires locales, peut imposer, pour une même situation, des tarifs qui varient du simple au centuple.

On y verra aussi tout le fossé entre le discours d'une ville – Genève – qui se dit internationale et ouverte sur le monde, mais apparaît décidément bien locale et petite en invoquant une disette financière pour imposer des tarifs aussi prohibitifs. Bien loin semble être ce jour de juin1994 où le projet fédéral de naturalisation facilitée avait obtenu sa plus forte majorité acceptante dans la ville du bout du lac.

Mais le fond du débat demeure: au nom de quoi doit-on imposer une taxe, en sus des émoluments destinés à couvrir les frais administratifs, à ceux qui, après des années de résidence et une vérification de l'assimilation de nos valeurs que l'on sait attentive, veulent acquérir notre nationalité? En soulevant les poussières de l'Histoire, on découvre bien que cela était lié au devoir d'assistance des communes envers leurs ressortissants, que la taxe perçue était censée garantir par avance. Mais l'argument, désuet aujourd'hui, a vite sa parade: on a peine à croire que les riches étrangers concernés soient justement ceux qui tomberont demain, par un revers de fortune aussi soudain qu'inattendu, à l'assistance publique…

Lors du dernier recensement, Genève s'est aperçue que plus de la moitié de sa population active était étrangère. La moitié de ceux qui produisent les richesses ne participe donc pas au processus de décision politique. En empêchant, par des barrières financières prohibitives, l'accès à sa citoyenneté, Genève oublie non seulement son passé et ce qu'il doit à l'intégration réussie de ses plus illustres figures, mais se prive inutilement de forces pour la dynamiser.

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