En bateau

Points d’interrogation

Samya Dirie a 17 ans. Elle vit avec ses parents au sud de Londres. Un matin de fin septembre, elle leur dit qu’elle passera la journée à visiter une université, les embrasse, ferme la porte, et disparaît. Elle a emporté son passeport et tout l’argent qu’elle possède, court dans l’état d’excitation et d’appréhension qu’on imagine rejoindre une copine de Bristol, Yusra Hussein, 15 ans. Les deux adolescentes ont organisé une fugue. Elles rejoindront Istanbul par un vol indirect, puis se rendront en bus jusqu’à la frontière syrienne. De là, la police perd leur trace.

Samya et Yusra sont originaires de Somalie, musulmanes pratiquantes, enfants de ghettos tranquilles, mais de ghettos quand même, et il suffirait de s’en tenir à cela pour penser que l’on a tout compris. Mais Samya et Yusra ont grandi en Grande-Bretagne, où elles ont réalisé un parcours scolaire exemplaire, sont parfaitement intégrées et présentent un profil d’adolescentes ordinaires, coquettes, aimant la mode, le maquillage, la téléréalité, le vélo et le ping-pong. Elles semblaient même avoir des projets d’avenir. Yusra, en tout cas, projetait de devenir dentiste. A en croire leur entourage, ni l’une ni l’autre n’était dépressive ou suicidaire, ni l’une ni l’autre ne présentait le moindre signe d’une radicalisation islamiste.

Samya et Yusra, frêles silhouettes en hidjab, sont deux points d’interrogation à la face de l’Occident. Est-ce la haine de nos sociétés? Ou le besoin pressant, adolescent, de quitter sa famille pour l’aventure? Est-ce le charisme du djihadiste, ou l’envie de porter elles-mêmes les armes, de risquer leurs vies, est-ce une espèce de romantisme? Ont-elles été manipulées ou endoctrinées, a-t-on abusé de leur faiblesse ou de leur naïveté? Sont-elles responsables? Enfin, est-on bien sérieux quand on a 15-17 ans?

J’ai pensé à Samya et Yusra. Et à Zahra et Salma, ces jumelles britanniques de 16 ans qui ont également rejoint la Syrie. A Assia, aussi, Française de 15 ans partie cette semaine de Villefontaine. J’ai pensé à ces adolescents, tous ces points d’interrogation, en partance pour la guerre, en lisant la tribune de Charles Poncet publiée jeudi dernier dans L’Hebdo. Il y listait les mesures qui, selon lui, permettraient de gérer convenablement l’hypothétique retour de tous ceux qui ont collaboré avec l’organisation Etat islamique. L’avocat genevois préconise la peine de mort pour ceux qui ont coupé des têtes, et la punition de toute forme de participation à un mouvement terroriste, punition assortie d’une déchéance de nationalité, bien sûr, ainsi qu’une ribambelle d’autres mesures aussi spectaculaires qu’inapplicables du point de vue des droits de l’homme. Il se trouve que Marine Le Pen pense un peu comme Charles Poncet, brandissant elle aussi la déchéance de la nationalité comme punition élémentaire de toute assistance à l’EI. A l’évidence, dans leur entreprise de communication populiste, Charles Poncet et Marine Le Pen ne s’encombrent d’aucun point d’interrogation.

Un instant, je me suis mise dans la peau de Samya, Yusra, Zahra, Salma et Assia. J’ai pensé que tous les Charles Poncet et toutes les Marine Le Pen d’Europe et d’Amérique n’auraient pas su me dissuader de partir. En revanche, il est tout à fait certain qu’ils m’auraient convaincue de ne jamais revenir.

Elles semblaient même avoir des projets d’avenir. Yusra, en tout cas, projetait de devenir dentiste

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