Leurs nageoires aux fins coloris ondulent dans l’eau du petit bassin. Les corps fuselés s’effleurent, s’évitent, s’évadent. Carpes du Japon? Poissons d’or? Je me fraie un chemin parmi la foule. Si, de loin, on jurerait de vrais animaux, de près les teintes miroitantes et les articulations apparentes révèlent l’artificialité: développés par la start-up coréenne Airo et actuellement en démonstration à la Tokyo Design Week, les poissons Miro sont des répliques synthétiques, des imitations électro-mécaniques, bref, des robots.

La compagnie présente son produit comme un moyen d’exploration, mais surtout comme une nouvelle forme de compagnon en aquarium. Il faut reconnaître que les mouvements sont d’un naturel confondant. «Et puis, comme ça, le poisson n’est pas malheureux d’être enfermé puisqu’il n’est pas vivant, mais on peut quand même le regarder et sentir sa présence», commente un jeune adolescent. Son père le regarde, légèrement interloqué. «Mais n’est-ce pas justement ça qui est important? Le fait que le poisson soit vivant?» Choc des générations.

La scène me rappelle ce que la sociologue des sciences et professeur au MIT Sherry Turkle a baptisé «la crise de l’authenticité». Turkle est une fervente critique de la robotique sociale et des formes de relations médiatisées par le numérique. Elle a pointé du doigt l’utilisation de machines comme Paro le robot-phoque ou Nao l’androïde dans le traitement des personnes âgées ou le divertissement des enfants. Dans notre «culture de la simulation», soulève-t-elle, le problème n’est pas tant la nature de la relation qui se tisse entre humain et objet, mais plutôt ce que «relation» va venir à signifier.

«Incroyable! Ces poissons ont l’air plus vrais que des vrais poissons!» s’exclame quelqu’un d’autre sur ma gauche. «Et pas de risque qu’il meurt d’une infection», répond son comparse. Sherry Turkle, dans une situation un peu similaire qu’elle a décrite dans un papier de 2006, a demandé à des jeunes autour d’elle si l’on pouvait remplacer une tortue (véritable) par un robot dans le cadre d’une exposition sur le thème de l’évolution, et s’il était important d’en informer les visiteurs. Ses interlocuteurs ont non seulement jugé que ce n’était pas un problème d’utiliser un artefact, mais ils ont aussi proposé de dévoiler le statut (non-) vivant de la tortue au gré des besoins, «en fonction». Or, s’interroge Turkle, quelle est la «fonction» du vivant? Peut-on seulement s’en saisir et l’estimer? Va-t-on, à l’avenir, totalement relativiser la notion d’authenticité?

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