Depuis des années déjà, il ne semblait être guère davantage qu'un fantôme. De mort annoncée en démenti vague, de procès en carton-pâte en réapparition inexplicable, il oscillait entre l'image du paisible vieillard malade et celle d'un démon d'autant plus inquiétant qu'il n'en finissait pas de renaître. Aujourd'hui, cependant, Pol Pot semble mort pour la dernière fois. Celui qui – lors de l'enchaînement inouï de violence du régime khmer rouge (1975-1979) – se rendit responsable de la mort de plus d'un million de ses compatriotes, a été tué par une «crise cardiaque» qui, de fait, a toutes les allures de cacher un meurtre.

La fin pitoyable de l'ancien chef des Khmers rouges rappelle étrangement celle d'un autre despote, roumain celui-là, qui pour apparaître presque comme un débutant en regard de Pol Pot, n'en était pas moins animé par une folie comparable. Comme pour Nicolae Ceausescu, on attendait ici sinon un châtiment exemplaire, du moins une mort pas aussi piteuse que celle qui l'attendait dans un coin de forêt cambodgienne. Il fait en réalité peu de doutes que Pol Pot ait été tué par ses anciens compagnons d'armes. Alors que la très grande majorité des Cambodgiens ont eu à jamais leur vie détruite par son utopie démente, le chef historique des Khmers rouges emporte avec lui une charge symbolique énorme, et également presque tout espoir de réparation morale.

Mais il y a plus. Car cela n'a bien sûr rien d'une coïncidence: les Etats-Unis venaient en effet de faire connaître leur intention de traduire Pol Pot en justice. Or trop de gens avaient aujourd'hui intérêt – et paradoxalement les Américains aussi – à voir disparaître ce symbole encombrant d'un passé qui paraît aujourd'hui irréel. Au Cambodge même, cela fait longtemps que les responsables des Khmers rouges se sont installés à des postes proches du pouvoir, à mesure qu'ils quittaient le maquis, empreints d'un «repentir» de façade. De ce fait, un hypothétique jugement de Pol Pot aurait bien sûr fait surgir en pleine lumière la complicité de ses anciens lieutenants, «repentis» ou non, mais aussi celle du premier ministre Hun Sen qui, pour assouvir sa soif de pouvoir, n'a pas hésité à ramener le loup khmer rouge dans la bergerie.

La trame d'intérêts qui a conduit à la mort de Pol Pot est donc suffisamment serrée pour interdire sans doute à jamais tout espoir de poursuite internationale. Une enquête menée par des chercheurs américains existe cependant, qui détaille les responsabilités avec beaucoup de précision, bien au-delà de celle de Pol Pot. Dans ce théâtre de l'une des grandes tragédies du siècle – qui était cité par les Nations Unies comme un «modèle de pacification réussie» il n'y a pas si longtemps – les responsables khmers rouges figureront encore longtemps comme autant d'ombres menaçantes.

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