Depuis la sortie du J’accuse de Roman Polanski, auteur présumé d’agressions sexuelles et d’abus sur mineures à répétition, la polémique enflamme tant les milieux de l’art et du cinéma que les réseaux féministes ou sociaux. Et déborde sur les spectateurs, sommés de choisir entre refus éthique d’aller voir le film d’un supposé pédocriminel (le réalisateur, qui a mis des années pour admettre que son acte de 1977 était bel et bien un viol, est on le sait visé par de nombreuses autres accusations), et refus de principe du boycott. Or cette polémique me semble faire l’impasse sur une distinction essentielle. Non pas celle, qu’on ne cesse de brandir, entre l’œuvre et l’artiste; mais la distinction entre ce qu’un créateur (ou une créatrice) a conscience de dire, de faire, ou d’être – et ce que son art révèle parfois à son insu; car ce que nous créons en sait beaucoup plus que nous sur nous-même.

Le propos de J’accuse, qui colle de près à la réalité historique de «l’affaire Dreyfus», est de montrer comment le préjugé et la haine (en l’occurrence, antisémites, et qui fonctionnent ici à tous les niveaux) peuvent perdre un homme innocent; l’armée, la justice et le gouvernement faisant tout, avec le soutien de la presse, pour éviter – avant d’y être contraints par le fameux «J’accuse» d’Emile Zola, en 1898 – la révision du procès d’un militaire français, le Juif alsacien Alfred Dreyfus, condamné à tort pour espionnage. Il faudra dix ans pour aboutir à l’acquittement: tout n’était qu’un pur montage calomnieux, et le vrai traître est un autre.

Appel au boycott problématique

Mais si les faits sont bien réels, l’essentiel des dialogues, la construction du récit et sa «focale», eux, sont le pur produit de l’art du cinéaste. Son coup de génie consiste à adopter, comme dans un roman policier, le point de vue de l’enquêteur, le lieutenant-colonel Picquart, qui, par sentiment du devoir, et un amour de la vérité sans concession, va mettre sa carrière et sa vie en danger, y entraînant aussi la femme qu’il aime, pour faire, avec Zola, éclater le scandale. Et sauver Dreyfus. Or (durant trois secondes à peine, comme s’il s’agissait d’une image subliminale), à mi-parcours, on aperçoit Roman Polanski lui-même à quelques mètres de Picquart. Et la caméra, ostensiblement, glisse du premier au second, les reliant.

Au cinéma comme au théâtre, on ne réveille jamais pour rien l’histoire

Qu’est-ce à dire? Que l’artiste du XXIe siècle, rescapé du ghetto de Varsovie et privé de mère par la Shoah, en surgissant dans son propre film, chercherait à nous avertir que tout pourrait aujourd’hui recommencer? Au cinéma comme au théâtre, on ne réveille jamais pour rien l’histoire. J’accuse, en montrant comment la haine de l’autre (devenu «l’ennemi intérieur») peut se voir instrumentalisée par le monde politique, puis relayée et décuplée par l’opinion publique et les médias, ou en dénonçant l’omerta, le silence et l’impunité qui, dans les sphères du pouvoir, protègent les coupables en broyant les victimes, pourrait bien nous parler aussi de notre temps. De ce point de vue, comme de celui de la liberté de choix, on peut considérer comme problématique l’appel au boycott du film lancé par certaines féministes.

Chercher à s’absoudre

Mais il y a une seconde lecture possible. En se focalisant, par l’habile détour d’une fiction historique, sur la fabrication d’une victime innocente (à laquelle il est allé jusqu’à se comparer lui-même publiquement), ou en adoptant, pour construire son récit, le point de vue du justicier qui démasque le complot, tout en lui donnant sa propre épouse pour partenaire, le cinéaste n’aurait-il pas d’abord cherché à s’absoudre lui-même? Et en instrumentalisant Dreyfus à son propre profit, à transformer son film en plaidoyer pour soi? Ainsi Picquart-Polanski innocenterait-il devant tous Roman-Dreyfus, pour ne pas avoir à s’avouer coupable… à ses propres yeux. L’inconscient est rusé: on peut très bien s’imaginer être absolument sincère, ou innocent, et se mentir à soi-même; c’est le mécanisme paradoxal de la honte.

Sartre estimait que «le génie n’est pas un don mais l’issue qu’on invente dans les cas désespérés». Ou bien le film de Polanski (c’est sans doute ainsi qu’il veut le voir) est un cri d’innocence désespéré. Ou bien J’accuse est au contraire le révélateur d’un formidable déni de culpabilité: de la pathétique incapacité de nombreux abuseurs à se voir eux-mêmes en coupables. Qui pourrait avoir conduit le cinéaste à inverser les rôles: à s’identifier à la victime d’un complot alors que, comme tant d’autres, il fut ce libertaire inconscient de commettre des actes criminels qui lui sont aujourd’hui devenus insupportables, et qu’il nie… Tout en démontant parallèlement sous nos yeux le système d’omerta qui a condamné Dreyfus et qui, ô ironie, n’est pas sans ressemblances avec «le système de silence et de complicités» qui pourrait l’avoir protégé lui-même: celui qui régit depuis si longtemps le monde du cinéma, tant en France qu’aux Etats-Unis, et que dénonce avec courage, après des années de silence, la jeune actrice Adèle Haenel.

En puisant dans le long travail accompli sur soi, et ce qu’elle appelle son «humanisme», la force de parler sans haine ni ressentiment. Mais «parce que le monde a changé», dit-elle, il faut changer la façon de «construire la vérité». Cela implique de confronter le vécu et les récits des victimes (ou des témoins) aux récits de ces hommes qui refusent de savoir ce qu’ils font, et s’aveuglent. Pour qu’au-delà, dit-elle, il devienne possible de (tous) se réinventer. On voudrait que Polanski l’entende.

P. S. Envoyé au «Temps» mi-décembre, ce texte précède la parution, début janvier, du livre choc de Vanessa Springora «Le Consentement», «réponse» de l’abusée à l’écrivain abuseur (G. Matzneff) qui offre, au-delà du cas A. Haenel-C. Ruggia, une illustration exemplaire – car doublement littéraire, cette fois – de la confrontation entre récit (et «vérité») du prédateur et récit de sa proie «consentante», où prennent forme, trente ans plus tard, la douleur niée et la vérité de l’autre. Faisant de la littérature un scalpel à double tranchant.