Le 14 novembre, le canton du Valais a annoncé un «plan d’aide à la culture», avec notamment une opération dans les librairies du canton: un livre d’un auteur valaisan offert pour l’achat d’un premier livre (ce n’est pas notre propos ici, mais on pourrait s’interroger sur le bien-fondé d’un «soutien» sous cette forme, qui ravale les auteurs valaisans au statut de «bonus sur le surplus de stock», façon «Black Friday littéraire», en quelque sorte). Mais cette opération ne se déclinera pas dans toutes les librairies: les critères qui ont été fixés pour le Valais romand ont été définis de façon à en exclure délibérément les librairies Payot. Il s’agit – ô noble intention! – de privilégier les librairies indépendantes. En Haut-Valais en revanche, les trois succursales Zap, filiales du groupe zurichois Orell Füssli, sont intégrées dans le programme. Etonnant, non? Ce qui amène plusieurs questions: d’abord de légalité, ensuite sur les raisons qui ont pu pousser le conseiller d’Etat valaisan chargé de la culture, Mathias Reynard, à procéder de la sorte et, pour terminer, sur «ce que discriminer veut dire», pour paraphraser Pierre Bourdieu.

Cette différence faite entre Orell Füssli et Payot interroge en effet: dans le Valais romand, il est nécessaire d’avoir son siège social dans le canton pour participer à l’opération; un critère qui ne s’applique pas en Haut-Valais, et «épargne» de ce fait le groupe zurichois. Il semble donc qu’il y a deux cantons du Valais, avec des lois différentes. Il s’agit de toute évidence d’une inégalité de traitement, qui a pour conséquence directe une distorsion de concurrence dans la partie romande. Et à Sierre, où la seule librairie de la ville est une librairie Payot, la population ne pourra pas bénéficier de cette opération, sauf en allant faire ses achats dans une autre commune. Alors que l’argument avancé par Mathias Reynard pour intégrer les filiales d’Orell Füssli dans le périmètre est justement que sans cette disposition, la population haut-valaisanne ne pourrait pas en profiter. Un peu paradoxal, non? En tout cas discriminatoire, et donc illégal, à nos yeux.

Initiative inopportune

Quant aux raisons qui ont poussé Mathias Reynard à adopter de tels critères excluant Payot, elles sont limpides: il n’a pas digéré d’avoir dû retirer en novembre 2021 l’initiative parlementaire pour relancer un projet de loi de prix du livre réglementé qu’il avait déposée au printemps – avant d’entrer au Conseil d’Etat valaisan –, initiative que j’avais jugée inopportune. Faute de combattants – de nombreux parlementaires ayant ensuite retiré leur signature – et de soutien de la branche – puisque les libraires indépendants, à leur corps défendant, avaient dû se rallier à ma position (sans même parler des libraires suisses allemands…) –, l’initiative avait été retirée en catimini.

La première à adhérer à mon point de vue sur cette initiative fut d’ailleurs… Françoise Berclaz, propriétaire de la Liseuse (Sion), où s’est déroulée la conférence de presse du 14 novembre. Elle n’est évidemment pas étrangère à ces critères d’éviction de Payot, puisqu’elle a, elle aussi, des griefs à notre encontre. Notamment du fait que depuis deux ans, les libraires qu’elle engage la quittent rapidement pour entrer… chez Payot. Soit ces libraires sont masochistes en choisissant de leur plein gré le «grand méchant Payot» comme employeur, soit ils y trouvent des satisfactions et un intérêt plus grand. Françoise Berclaz a déclaré au TJ à propos des annonces du 14 novembre: «Tous unis et solidaires!» Apparemment, nous n’avons pas la même définition, elle et moi, de ces trois mots: «tous», «unis» et «solidaires».

Bassesse et insulte

Ne reculant devant aucune bassesse ni insulte, Mathias Reynard a quant à lui déclaré au TJ du 16 novembre, pour justifier l’inégalité de traitement que subit Payot, que «c’est ceux qui ont déjà le ventre bien plein qui viennent demander la plus grande part du gâteau.» Sait-il seulement de quoi il parle? A-t-il un accès à nos comptes qui l’autorise à tenir de tels propos? Pas que je sache. Et ce «ventre plein» concernerait donc Payot, mais pas Orell Füslli… dont le chiffre d’affaires est trois fois celui de Payot et qui a des résultats bénéficiaires incomparablement plus «confortables».

Pour en savoir plus: Exclusif: Payot attaque Gallimard auprès de la Commission de la concurrence

Cette hypocrisie, cette mauvaise foi sont très révélatrices des membres de cette «nouvelle gauche», qui se font les apôtres de la non-discrimination – et Mathias Reynard en est l’archétype – quand ça les arrange, mais ne la pratiquent pas, voire y contreviennent quand cela contredit leurs a priori, leurs préjugés et leur idéologie. Le communautarisme, qui va se nicher à des endroits de plus en plus improbables, a remplacé l’universalisme dans leur mode de pensée (mais l’usage du mot «pensée» est inapproprié en l’espèce: électroencéphalogramme plat serait plus adapté). Leur conception de «l’égalité» est à géométrie variable, quitte à enfreindre les droits fondamentaux, et le droit tout court. Le jour où ce petit monsieur – j’ai décidé de rester poli… – enseignera l’éthique, ce qui finira bien par arriver, je choisirai plutôt l’option baby-foot: cela me sera plus utile.

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