«Vous êtes en train de regarder une jeune fille de 19 ans se faire violer par un homme de 48 ans. Le réalisateur a planifié l’agression. Ça me rend malade», a écrit dimanche sur Twitter la star américaine Jessica Chastain. L’objet de sa colère? Un entretien avec le cinéaste Bernardo Bertolucci daté de 2013, deux ans après la mort de Maria Schneider, l’actrice du «Dernier Tango à Paris». La vidéo a été exhumée par l’édition américaine de l’hebdomadaire «Elle» pour y dénoncer la culture du viol dans le show-business, au moment même où un homme qui revendique l’agression sexuelle comme forme de drague et de séduction, Donald Trump, s’apprête à entrer à la Maison-Blanche.

Dans cette vidéo que l’on trouve sur YouTube, Bertolucci explique comment a été tournée, en 1972, la fameuse scène de viol, par sodomie, qui valu au film son classement X dans plusieurs pays: «La scène du beurre est une idée que j’ai eue avec Marlon le matin même. Je n’ai pas dit à Maria ce qu’il se passait parce que je voulais avoir sa réaction en tant que fille et pas en tant qu’actrice. Je voulais qu’elle ressente son humiliation et sa rage. Elle m’a haï toute sa vie de ne pas l’avoir avertie. Je me sens toujours coupable pour cela. Je me sens coupable, mais je ne regrette pas.»

La colère de Jessica Chastain a été relayée sur Twitter par d’autres actrices et acteurs, dont Chris Evans qui dit son «dégoût» et «sa rage». Depuis dimanche, l’affaire a pris une ampleur mondiale. Sous le hashtag #Bertolucci on peut lire l’indignation dans toutes les langues. Certains internautes proposent qu’on retire le film des circuits de distribution, d’autres appellent au boycott. Bertolucci y est traité de salaud ou de fils de p… Le tollé est général alors que l’affaire remonte à quarante-quatre ans et qu’elle était connue.

Viol simulé, vraies larmes

Maria Schneider s’était en effet confiée en 2007 au «Daily Mail» pour dire combien ce tournage l’avait traumatisée. L’actrice disait s’être sentie «humiliée» et «violée». Certes, la scène était simulée, mais la violence avec laquelle Marlon Brando l’avait «piégée» avec un élément du scénario qu’on lui avait caché l’a fait «pleurer de vraies larmes». L’actrice ajoutait qu’à la suite de ce tournage, elle avait «perdu sept ans de (sa) vie» entre cocaïne, héroïne et dégoût de soi». Elle est morte en 2011, des suites d’un cancer. Elle avait 58 ans.

Mais en 2007, son témoignage était passé relativement inaperçu, minimisé en tout cas: au pire un malheureux accident de travail, au mieux un sacrifice consenti pour une scène d’anthologie. Que s’est-il passé pour que ce qui était jugé normal dans les années 1970, encore anodin au début du millénaire, soit devenu criminel aujourd’hui? Les temps ont changé. Ils se sont même inversés.

L’immunité des artistes et des intellectuels

D’abord, l’excuse d’une époque vouée à la libération sexuelle n’est plus recevable tant elle semble avoir profité aux prédateurs qui, au nom de l’art et de ses transgressions, ont joui d’une formidable impunité. On peut même parler d’immunité. On ne compte plus les Pygmalion disposant de leur créature comme d’un dû, à l’image d’un David Hamilton dont le suicide en novembre dernier a été perçu comme un aveu. Tout le monde le savait, et tout le monde le tolérait. Question de vocabulaire. Il n'y avait pas de victimes, seulement des muses! Pas de harcèlement sexuel, juste des scènes de séduction! Pas d'abuseurs, que de grands artistes! Tippi Hedren, dans ses «Mémoires», s'amuse à imaginer le montant de ses indemnités si Hitchcock l'avait harcelée et mobbée aujourd'hui. 

L’importance du consentement mutuel

La notion de viol a également changé: avant, il fallait une pénétration avérée, un refus clair et la preuve que la victime s’était défendue. Aujourd’hui, le principe du consentement est devenu primordial tandis que la parole des victimes est prise au sérieux. Certains demandent même que le viol ne puisse plus bénéficier d’un délai de prescription, étant entendu «qu’il s’agit d’un crime dont les effets s’amplifient souvent avec le temps» comme le dit Raphaël Enthoven dans une chronique très engagée.

Mais revenons au «Dernier Tango à Paris». Dans un communiqué publié lundi, Bernardo Bertolucci s’est défendu de toute agression sexuelle, en rappelant qu’au cinéma «le sexe est (presque) toujours simulé». Il parle d’«un ridicule malentendu.» Sa réponse, hors sujet, n’a fait qu’aggraver les choses. Que le cinéma procède par simulation - et que le mot viol par conséquent soit abusif - n’empêche en rien la violence de ce qui s’est produit sur le plateau ce jour-là, cette façon de considérer les jeunes actrices comme des corps disponibles et la connivence de deux mâles alpha qui s’entendent pour en profiter. Et pour quel projet? Un film totalement surfait, aux yeux de plusieurs internautes.

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