Revue de presse

Les polémiques qui se cachent derrière le prestige du pont reliant Hongkong à Macao

Célébré et magnifié par Pékin, le colossal ouvrage inauguré ce mardi suscite de nombreuses critiques dans l’ex-colonie britannique. Il est vu comme la dernière étape de son intégration en Chine continentale

Colossal! Le président chinois, Xi Jinping, a inauguré ce mardi matin le plus grand pont maritime du monde, un édifice gigantesque qui relie désormais Hongkong, Macao et la Chine continentale. Ce, au moment où Pékin renforce son emprise sur l’ex-colonie britannique. C’est bien ce dernier aspect qui fait grincer des dents, derrière l’opération de prestige. Sans même parler des nombreux retards, des dépassements de coûts, des poursuites pour corruption, ainsi que des décès et blessures d’ouvriers surexploités sur ce chantier de la démesure.

L’actualité de ce mardi matin, 23 octobre 2018: Le pont gigantesque reliant Hongkong, Zhuhai et Macao inauguré

Car «cet ouvrage est surtout à l’image des ambitions […] de Pékin pour le sud-ouest du pays», explique France 24. En vue de «hisser le delta de la rivière des Perles à la première place des zones côtières marchandes» du monde, devant Tokyo et New York. […] Il s’agissait donc de «réduire les barrières», administratives, politiques et économiques «qui existent entre Macao, Hongkong et la Chine continentale», estime Marcos Chan (photo), le directeur de recherche du cabinet hongkongais de conseil CBRE, devant les caméras de CNN. D’ailleurs, l’ex-colonie britannique vient aussi d’être reliée au «TGV» chinois.

Au final, on a un ouvrage «vingt-cinq fois plus long que le viaduc de Millau», compare L’Est républicain, qui s’est lancé dans un classement que la Chine domine déjà très largement, en plaçant six de ses ponts dans le top ten mondial. Mais Courrier international le dit: «Investir près de 20 milliards de dollars pour gagner 20 minutes de trajet semble dérisoire.» Au sein de cette immense mégalopole, l’enjeu est important. Au point que les ingénieurs n’ont pas hésité à construire «deux îles artificielles, qui relient les deux bouches du tunnel situé aux deux tiers de sa course».

Seulement voilà, un ingénieur hongkongais interrogé par France Télévisions au printemps dernier prétendait qu’il y avait là «un défaut de conception qui pourrait avoir de graves conséquences», avec «des infiltrations d’eau» au niveau de ces îles. Mais tout cela est balayé «d’un revers de la main par les responsables de la construction». Car le but ultime est clair: comme le rappelle le géopolitologue Parag Khanna, les deux villes désormais bien reliées «sont en train de fusionner grâce au développement de leurs infrastructures». C’est cela qui compte dans la concurrence internationale. La Chine, ne l’oublions pas, est en train de se réorganiser «autour d’une vingtaine de conurbations gigantesques comptant chacune jusqu’à 100 millions d’habitants».

Coûte que coûte, ce pont représente donc «un pas important vers une plus grande intégration» des anciennes colonies britannique et portugaise. D’où une multiplicité de controverses liées au centralisme du pouvoir chinois, à commencer par les conditions de construction de l’édifice, terribles pour la sécurité des ouvriers: «Dix personnes ont trouvé la mort et plus de 600 autres ont été blessées sur le chantier», qui a débuté il y a presque neuf ans, en décembre 2009. A la fin de septembre 2018, «six sous-traitants ont été jugés coupables d’avoir mis en danger la vie de leurs employés. Mais les condamnations ont déçu les plaignants: la plus forte amende infligée s’élevait à 10 000 dollars.»

Les Hongkongais craignent en conséquence que le pont «ne finisse de grignoter encore un peu plus l’autonomie politique dont jouit le territoire, qui a encore officiellement le statut de région spéciale autonome». «C’est un projet d’infrastructure et de propagande pour montrer au monde qu’il y a une unité géographique entre la Chine continentale et les anciennes colonies», écrit le site Citylab, citoyen et écologiste. Ce pont est «impressionnant, mais pas nécessaire», dit-il, malgré les photos de propagande diffusées par l’agence Chine nouvelle et le site Chine.org qui le magnifient, y compris au lever et au coucher de soleil, avec cette «vue imprenable»:

Le Quotidien du peuple n’est pas en reste, qui, le 17 octobre dernier, écrivait que Meng Fanchao, l’un des principaux concepteurs du pont, n’avait «pas caché son enthousiasme», en déclarant qu’«il se sentait comme un parent fier sachant que son enfant va bientôt assumer d’immenses responsabilités, servir la société et résister aux défis de la vie réelle. […] Le coût total de la construction […] a été d’environ 120 milliards de yuans (17,3 milliards de dollars). Les gouvernements de Hongkong, de Zhuhai et de Macao se sont partagé le fardeau financier dans des proportions différentes, conformément à une évaluation des avantages économiques potentiels pour les trois villes.»

Du coup, indique le magazine Foreign Policy, les habitants de Hongkong se demandent «s’ils n’ont pas financé les ambitions géopolitiques de Pékin sans rien recevoir en retour. Hongkong a, en effet, contribué pour plus de 7 milliards de dollars à la construction […] qui, en plus de servir les intérêts économiques de la Chine, cimente un peu plus sa présence en mer de Chine.» En échange, en fait, Pékin a promis «davantage de touristes à Hongkong», qui ne sait d’ailleurs plus «quoi en faire» tant ils sont nombreux: «56,7 millions de visiteurs étrangers contre 37,6 millions pour le Royaume-Uni» – Londres compris – en 2016, par exemple. «Le pont relie Hongkong à la Chine un peu comme un cordon ombilical», déclarait en mai dernier à CNN une politicienne locale militante pro-démocratie, relaie Le Parisien. «Quand vous le voyez, vous savez que vous êtes liés à la mère patrie.»

L’ouvrage a aussi fait tiquer les défenseurs de l’environnement, avec des travaux qui ont eu «un impact négatif sur la faune maritime et notamment sur le dauphin blanc», regrette le WWF, relayé par l’agence Reuters, «dont la population a déjà diminué de 80% à cause de l’augmentation du commerce maritime dans le delta de la rivière des Perles. Ironiquement, ce mammifère pour le moins emblématique «était la mascotte de Hongkong» à l’époque de la colonie»…

Quant au site du Jornal Tribuna de Macau, il se contente de signaler que les autobus qui emprunteront le pont du Delta pour transporter leurs passagers entre les deux villes «commenceront à circuler demain». Et de résumer en dix lignes à peine la visite de Xi Jinping ce mardi matin à Guangdong, où il a tenu son discours d’inauguration, après avoir promis à l’agence Lusa de «valoriser le secteur privé pour garantir un avenir meilleur».

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