La grande et seule question, c’est comment exister: c’est-à-dire, selon la première définition du dictionnaire, avoir une réalité. Et comme collectivité suisse, c’est de démentir l’artiste Ben et son affirmation «La Suisse n’existe pas». C’est à quoi s’emploie, du moins veut-on l’espérer, la politique étrangère de la Suisse dont le Conseil fédéral a approuvé récemment la Stratégie 2016-2019.

Certes, la raison d’être de la politique étrangère n’est pas d’exister, mais, comme le rappelait un peu abruptement Micheline Calmy-Rey, dans son discours de 2005 à Lugano, «c’est une politique d’intérêts. Elle vise à protéger la sécurité et le bien être des Suissesses et des Suisses.» Toutefois, la défense de nos intérêts n’est pas incompatible avec celle de nos valeurs, la solidarité, le respect des droits de l’homme, la démocratie, la coexistence pacifique des peuples et la préservation des ressources naturelles. La ministre genevoise l’avait prouvé. C’est même un moyen d’exister, d’avoir une réalité sur la scène internationale et de faire entendre sa voix.

Dans le contexte mondial actuel, caractérisé par l’instabilité croissante induite par la multipolarité, par la multiplication des crises et des conflits et les tensions entre la Russie et l’Occident, quelle est en effet la chance de la diplomatie suisse d’être audible? D’autant plus que le pays n’est membre d’aucun des grands clubs qui ont leur mot à dire, ni du G20, ni de l’UE, ni de l’OTAN.

Depuis Micheline Calmy-Rey et la médiation suisse dans le conflit en Géorgie, mais davantage encore depuis la présidence helvétique de l’OSCE en pleine crise ukrainienne, la Suisse affiche vis-à-vis de la Russie une position qui tranche radicalement de celle des pays occidentaux.

Cette semaine, lors de sa visite de travail à Moscou, Didier Burkhalter a pu faire entendre une fois de plus la voix particulière de la Suisse en réaffirmant, comme il l’avait fait à Genève en décembre dernier, que l’Europe a besoin de renouer le dialogue avec la Russie, les Russes et leur culture. Et qu’isoler la Russie est une grosse erreur. Cette position «non alignée» de la Suisse lui permet de jouer un rôle particulier dans la recherche d’une résolution des conflits ukrainien, syrien, géorgien, mais aussi dans d’autres crises interétatiques, et qui ne se limite pas au service d’hôtellerie.

D’autant plus que l’on assiste depuis plusieurs mois à une forte réaffirmation des valeurs fondamentales par Didier Burkhalter lui-même. On l’a vu dans le différend qui l’oppose à son collègue de l’Economie s’agissant des exportations d’armes vers le Moyen-Orient, mais aussi dans la condamnation de la politique de colonisation d’Israël, le soutien aux résolutions de l’ONU sur ce sujet, dans la lutte contre la peine de mort ou l’adoption d’une nouvelle Stratégie des droits de l’homme.

L’autre instrument de la diplomatie suisse, ce sont ses compétences en matière de médiation. Il y a eu la diplomate suisse Heidi Tagliavini dans le conflit ukrainien, aujourd’hui Nicolas Michel au côté de Staffan de Mistura dans la crise syrienne, et toujours le «démineur» et médiateur Julian Hottinger en Afrique. Mais le réservoir de compétences est vite épuisé. D’où le projet développé avec Berlin, la semaine dernière, d’une formation continue des diplomates à la médiation et d’une véritable filière universitaire pour cette spécialité. L’axe Berne-Berlin qui se renforce permettra peut-être d’éviter ce que disait Churchill du médiateur: «Quelqu’un qui nourrit le crocodile en espérant être le dernier à être mangé.» 

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