Une des grandes ironies du deuxième mandat de George Bush est que les deux partis politiques américains ont complètement changé de position sur la façon d'interpréter les intérêts des Etats-Unis dans le monde. Les républicains ont de fait souscrit à l'intervention humanitaire et à la promotion inconditionnelle de la démocratie, tandis que les démocrates sont devenus le parti de la prudence pragmatique et se concentrent sur la sécurité nationale, au sens étroit du terme. La cause de ce renversement est due au hasard, et la question, à l'avenir, sera de savoir si leurs nouvelles positions perdureront lorsque l'Irak ne sera plus le souci majeur de la nation.

Dans les années 1990, de nombreux drépublicains s'indignaient que l'administration Clinton n'usât de la force que dans des situations où les intérêts vitaux de la sécurité nationale américaine n'étaient pas en jeu. Avant l'incident qui coûta la vie à 18 rangers et conduisit les Etats-Unis à se retirer, Bill Clinton avait commencé son mandat en élargissant les objectifs de l'intervention en Somalie en passant du secours d'urgence à la construction nationale («nation-building»); il a envoyé des troupes américaines en Haïti; il a utilisé la force aérienne et la diplomatie américaines pour négocier les accords de Dayton en Bosnie, et il était à la tête de la coalition de l'OTAN pour protéger les Kosovars des attaques serbes. En réaction, Condoleezza Rice, alors conseillère du candidat Bush dans la campagne présidentielle de 2000, estimait que «les forces américaines ne devraient pas être utilisées pour protéger des écoliers» comme elles l'étaient dans les Balkans. M. Bush lui-même fit cette célèbre remarque: «Je ne pense pas que nos troupes devraient servir à ce que l'on appelle la construction de nation. Je crois que nos troupes devraient servir à faire la guerre et à la gagner.»

Si nous avançons rapidement jusqu'au début 2005, nous constatons que les républicains justifient la guerre en Irak comme une tentative idéaliste de promouvoir la démocratie au Moyen Orient, ce qui semble plus plausible au regard des récents événements au Liban et en Egypte. La rhétorique du deuxième discours d'investiture de M. Bush affirme, dans une veine toute wilsonienne, que l'Amérique a «pour but ultime de mettre un terme à la tyrannie dans notre monde», et que la politique étrangère est inévitablement tournée vers le soutien de la démocratie à l'étranger parce que la survie de la démocratie nationale en dépend.

Les démocrates, en revanche, en ont été réduits, à la fois pendant la campagne et dans leurs réactions à des événements comme les élections irakiennes du 30 janvier, à passer pour des comptables, en protestant contre les coûts croissants de la guerre en argent et en vies. Il n'est pas surprenant que les Démocrates aient fini par sembler mesquins comparés au président et que leurs propositions n'aient abouti à rien.

Comment en sommes-nous arrivés là? Cela n'a rien d'un mystère. La nécessité de renverser Saddam Hussein pour des raisons humanitaires a toujours été une des justifications de la guerre de l'administration Bush, en plus des programmes d'armes de destruction massive de M. Hussein et de ses liens avec le terrorisme. Mais c'était la troisième raison sur trois et elle n'a été ajoutée officiellement à la liste que dans un discours prononcé en février 2003, un peu plus d'un an avant le début de la guerre.

L'argument des armes de destruction massive a disparu avec l'incapacité de la commission d'enquête sur l'Irak de trouver des armes après l'invasion, et le lien putatif entre Saddam Hussein et Al-Qaida a été largement mis en doute. Etant donné les sacrifices extraordinaires consentis par les soldats américains sur le terrain et par leurs familles au pays, il n'est pas étonnant que l'administration ait fortement mis l'accent sur la grande et noble entreprise de libération de l'Irak. Les démocrates, de leur côté, ont découvert qu'ils ne tirent aucun bénéfice particulier d'un simple soutien à la position du président et ils ont donc adopté l'attitude opposée par pur opportunisme.

Il y a bien sûr de la mauvaise foi dans ces deux postures. Les républicains savent que s'ils s'étaient présentés devant le Congrès en automne 2002 pour demander un aval à la guerre en disant qu'ils voulaient dépenser plusieurs centaines de milliards de dollars et plusieurs milliers de vies américaines pour amener la démocratie dans un pays de 24 millions d'habitants appelé l'Irak, ils auraient été ridiculisés. Et les démocrates devraient être conscients qu'en envahissant l'Irak les Etats-Unis ont créé là-bas une menace terroriste dont la victoire aurait des conséquences très négatives. Un calendrier de retrait des Etats-Unis donnera simplement aux insurgés un cadre planifié à leurs futures activités.

La situation actuelle est pleine d'ironie. Avant la guerre en Irak on a demandé à Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, pourquoi les Etats-Unis n'envahissaient pas aussi Cuba pour le libérer. Il a répliqué par une de ses habituelles réponses exaspérées commençant par «juste ciel!» et lancé que les Etats-Unis ne pouvaient simplement pas régler tous les problèmes du monde.

Mais les républicains soutiennent officiellement l'intervention humanitaire, alors que les démocrates s'y opposent pour un calcul de coûts-bénéfices. La question est de savoir si cet état de fait va durer une fois que les urgences de l'Irak seront passées. Cela dépendra de la façon dont la situation évolue en Irak et au Moyen-Orient, et des luttes intestines entre républicains réalistes et idéalistes. La guerre en Irak était soutenue à droite par une alliance entre conservateurs nationalistes qui n'avaient jamais été partisans d'une intervention humanitaire et par les néo-conservateurs qui l'étaient. Cette guerre a été menée quand bien même les réalistes, comme Brent Scowcroft, ancien conseiller à la Sécurité nationale, savaient que c'était une erreur. D'ailleurs, depuis que la situation en Irak s'est détériorée, le pouvoir de l'aile réaliste s'est accru. Mais les néo-conservateurs pourraient avoir le dernier mot si une cascade de réformes politiques se produit effectivement dans la région. Cela pourrait cimenter leur alliance avec ce que l'historien Walter Russell Mead appelle l'Amérique «jacksonienne»(1), les Américains des Etats «rouges»(2) dont les enfants se battent en Irak.

On ne devrait pas sous-estimer le pouvoir des mots. M. Bush a engagé les Etats-Unis dans une vaste entreprise de promotion de la démocratie en accord avec les aspirations historiques plus nobles de la politique étrangère américaine. J'espère qu'à l'avenir ces objectifs seront plutôt poursuivis avec des instruments politiques que militaires. Le budget du président prévoit de nouvelles dépenses significatives pour la prévention du sida, l'assistance au développement, la reconstruction d'après-guerre et d'autres sujets de «puissance douce» (soft-power). Ceux qui ont critiqué le président à propos de la guerre en Irak, les démocrates et les Européens, ne devraient pas se sentir obligés d'exiger le retrait américain et de soutenir le statu quo – l'opposé de ce que M. Bush a choisi. Ils devraient plutôt le pousser dans les cordes et lui demander pourquoi, si la libération de l'Irak méritait tant de sang et d'argent, la liberté du peuple, disons, du Darfour ne le mérite-t-elle pas?

Traduction: Pilar Salgado

(1) Le jacksonisme (en référence à Andrew Jackson, président des Etats-Unis de 1830 à 1838) affiche ses préférences pour les solutions militaristes et unilatéralistes. En politique intérieure, il prône des valeurs comme l'individualisme entrepreneurial, la foi religieuse, le respect de principes moraux traditionnels, le patriotisme et une relation presque affective avec les armes à feu.

(2) Le rouge non pas des communistes, mais la couleur inscrite sur les cartes électorales des Etats à majorité républicaine, les Démocrates étant en bleu.

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