Fin janvier, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a créé un service historique, s'alignant enfin sur une pratique largement répandue dans les pays voisins. Un instrument de politique devenu indispensable comme l'a prouvé la crise des fonds en déshérence. Ce service a été placé sous la direction de l'ambassadeur Georges Martin, le chef du Centre d'analyse et de prospective du DFAE. Agé de 46 ans, ce diplomate d'origine valaisanne a déjà occupé de nombreux postes à l'étranger (Bonn, New York, Pretoria, Tel-Aviv, Ottawa et Paris), avant d'être rappelé à Berne, l'été dernier, par Flavio Cotti pour réanimer un centre dont le but est d'apporter une réflexion à plus long terme à la politique étrangère. Cette politique serait à un tournant historique, selon Georges Martin.

Le Temps: Un centre d'analyse et de prospective, cela sert à quoi?

Georges Martin: Les ministères sont très occupés par la gestion opérationnelle de leurs dossiers. Il est donc essentiel qu'un service soit chargé de prévoir les scénarios possibles pour anticiper de manière cohérente notre politique à l'égard d'un pays ou d'une région. Nous avons des contacts directs réguliers à ce propos avec le chef du département et le secrétaire d'Etat.

– La Suisse a-t-elle une politique étrangère claire et cohérente?

– De 1848 à la montée du nazisme, la Suisse était un pays parfaitement en phase avec le reste du continent. Elle se retire du monde pour toutes sortes de bonnes raisons lors de la Seconde Guerre mondiale. Le problème surgit à la fin de la guerre quand la Suisse se rigidifie dans une neutralité qui s'explique par l'arrivée de la guerre froide. Cela lui offre un rôle idéal en tant qu'intermédiaire, un rôle souhaité par les deux camps. En 1985, lors du sommet Reagan-Gorbatchev à Genève, le leader soviétique nous a remerciés, au nom de la communauté internationale. Ce sommet a marqué l'apogée de ce statut. L'étranger renvoyait l'exacte image que la Suisse se faisait d'elle-même. La guerre froide se terminant, à la fin des années 80, notre pays devait absolument revoir son rôle. Mais, lorsque l'on s'est conforté pendant des dizaines d'années dans un rôle particulier, il devient alors très difficile d'apprendre le texte de la pièce suivante. Tous ceux qui avaient vocation à réfléchir en Suisse se sont en quelque sorte endormis. Nous sommes en train de reprendre nos esprits. Le monde a changé et il faut compléter les piliers traditionnels de notre politique étrangère (neutralité, solidarité et universalité) avec d'autres piliers. Il ne faut plus attendre chez soi qu'on vienne nous trouver, mais proposer des solutions.

– La neutralité n'a-t-elle plus de sens dans le monde actuel?

– En parlant de neutralité rigidifiée, je ne voulais pas dire que nous aurions pu suivre une politique meilleure. Nous avons joué ce rôle avec brio. Mais la neutralité, librement choisie, doit être un moyen de notre politique extérieure. Or, avec les années, elle est un peu devenue un élément identitaire du pays. Si l'on prend l'exemple des relations avec l'Afrique du Sud, il est évident que la Suisse a très certainement respecté à la lettre le droit d'une politique de neutralité qui impose de traiter les belligérants à égalité, un droit qui d'ailleurs ne prévoyait pas un cas tel que celui de l'apartheid… Aujourd'hui, ce serait différent car il y a un élément nouveau dans les relations internationales: le critère de moralité. Ce critère a amené la Suisse à transformer sa politique de neutralité pour en faire un instrument au service d'une politique étrangère cohérente. Depuis lors, la Suisse reprend à son compte les sanctions décidées par les Nations unies quasi systématiquement.

– Pas question d'en abandonner le principe donc…

– Absolument. Personne ne demande une chose semblable.

La neutralité reste utile aux Suisses.

– Les Autrichiens l'envisagent pourtant.

– Oui, et ce ne sont pas les seuls à y réfléchir. Les Suédois, les Finlandais s'interrogent aussi sur le concept traditionnel de neutralité dans le cadre d'une longue période de paix et dans un contexte géographique fondamentalement différent puisque nous sommes désormais entourés de pays amis. Mais il ne serait pas de bon usage en Suisse de débattre la suppression de ce statut. Il faut par contre discuter de son adaptation aux nouveaux besoins.

– La politique des bons offices ne s'est-elle pas trop longtemps résumée à un simple rôle d'hôtelier. Est-ce que cela a encore un sens?

– Ce rôle était, là encore, souhaité par la communauté internationale. Mais il vrai qu'aujourd'hui on ne peut plus pratiquer cette politique de manière passive. Nous parlons à présent de promotion de la paix. C'est quelque chose de beaucoup plus subtil, professionnel. On intervient en amont. Il faut pouvoir jouer de la politique de la carotte et du bâton. Il faut, d'une part, convaincre une partie de s'engager dans une négociation de paix et, d'autre part, être prêts à investir, à aider. Dans ce contexte, notre rôle est plus limité qu'autrefois. Cette politique se mène de plus en plus dans un cadre multilatéral, au sein des Nations unies ou d'autres organisations internationales. C'est d'ailleurs une aberration historique que la Suisse ne soit pas membre de l'ONU.

– Mais qu'a fait la Suisse dans ce domaine ces dernières années? La Norvège s'est «emparée» de ce rôle dans le processus de paix au Moyen-Orient…

– L'exemple du Moyen-Orient montre bien la complexité d'un tel processus. On ne peut plus faire la paix en six mois. Du côté suisse, nous avons beaucoup appris de la Norvège et son mode d'action est devenu la règle. Nous n'avons rien réalisé de comparable ces dernières années, mais les différentes actions dans lesquelles nous sommes engagés déboucheront peut-être à l'avenir sur de mêmes résultats. La Corée du Nord pourrait être un exemple, nous sommes également très présents en Afrique où les conflits sont multiples.

– Les bilatérales sont bouclées, la Suisse s'est réconciliée avec les Etats-Unis à Davos suite à l'affaire des fonds en déshérence, il ne semble plus y avoir de défi majeur pour votre département ces prochaines années…

– Je suis absolument convaincu du contraire. Le problème que nous avons vécu avec les Etats-Unis est révélateur. Nous avons cru, durant toute la guerre froide, que nos relations avec des pays amis ne nécessitaient pas d'être cultivées. On s'aperçoit aujourd'hui que plus rien ne va de soi. Ces malentendus avec Washington nous ont obligés à institutionnaliser nos contacts. Quant aux bilatérales, elles ne constituent pas une alternative politique à l'adhésion à l'Europe, qui reste un but stratégique. Ma conviction profonde est que nous nous situons dans un virage de notre histoire aussi important que celui de 1848. Nous vivons des années où nous mettons en place, de façon plus ou moins consciente, les éléments qui vont engager le pays vers une nouvelle phase de son histoire. Cette phase sera multilatérale et engagée dans l'intégration du continent. Aucun pays n'échappe à ce mouvement. Jamais les Suisses n'ont eu autant d'intérêt pour la politique étrangère. Je me souviens d'une époque où le chef de notre département, M. Aubert, lorsqu'il se rendait à l'étranger, devait rédiger des pages de notes pour justifier ses déplacements, à son retour, face aux questions des journalistes. C'est du passé.

– La Suisse est donc en train de se débarrasser de sa mentalité d'insulaire.

– C'est le virage dont je parle. Si l'on voit la Suisse de l'étranger,

on peut observer des transformations fondamentales en cours. Le combat «idéologique» entre partisans et opposants à l'ouverture a beaucoup perdu de son acrimonie.

– La Suisse est-elle mûre pour adhérer à l'ONU?

– Oui. Il faut montrer aux Suisses qu'il faut défendre nos intérêts de façon globale et non plus sur le seul plan économique.

– On a justement parfois encore l'impression que la politique extérieure de la Suisse se limite à la défense de ses intérêts économiques, que ce sont plus les banquiers que nos diplomates qui marquent cette politique…

– J'ai souvent entendu la critique inverse de la part du secteur privé. Cela dit, si l'on considère la politique étrangère uniquement comme une entreprise altruiste et humanitaire, elle s'écroulera parce qu'elle ne sera pas supportée par l'ensemble du pays. C'est d'ailleurs un des soucis du chef du département, Flavio Cotti, d'ancrer la politique étrangère dans la politique intérieure.

– Ce n'est certainement pas par hasard que votre centre accueille le nouveau service historique du DFAE (Le Temps du 26 janvier). D'autres pays pourraient-ils demander des comptes à la Suisse pour son rôle passé en tant qu'Etat neutre?

– Tout d'abord, l'autoflagellation n'a jamais été une méthode de recherche historique. En revanche, les événements récents nous ont appris que la Suisse n'est pas un pays fondamentalement différent des autres. C'est un développement normal et qui nous aidera à avancer sur d'autres dossiers. Le combat des Alliés pour notre liberté nous imposait certaines obligations que nous n'avons peut-être pas su comprendre. Nous n'avons pas payé le prix du sang, c'est très important pour les autres pays.

Ce qui surprend avec ce service historique, ce n'est pas tant sa création, mais le fait qu'il n'ait pas existé plus tôt. La connaissance des archives fait partie des intérêts bien compris d'un Ministère des affaires étrangères. Les Suisses sont un peuple heureux, mais avec une histoire. Nous avons abandonné notre attitude angélique vis-à-vis du passé.

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