Pour bloquer les personnes exilées et migrantes cherchant refuge dans un pays voisin, ce que Trump n’est pas parvenu à ériger à la frontière avec le Mexique, le gouvernement grec de Mitsotakis est en train de le réaliser entre les îles orientales de la mer Egée et la côte occidentale de la Turquie: une barrière flottante de plusieurs kilomètres a été installée à l’est de l’île de Lesbos, cela avec la complicité de l’agence Frontex et de l’Union européenne. Objectif: interdire l’accès de la Grèce et de l’UE aux 3 millions de réfugiés provenant essentiellement de Syrie et d’Afghanistan, et retenus en Turquie, au nom d’un accord passé entre l’UE et ce pays en mars 2016.

De même que ses voisines Samos et Chios, Lesbos abrite l’un de ces centres «d’accueil» installés par l’UE à ses frontières méridionales. On y fait le tri entre demandeurs d’asile et migrants jugés économiques, passibles d’une expulsion immédiate. Inscrite dans les accords européens de Dublin III, cette logique de tri est renforcée dans le Pacte sur la migration et l’asile qui doit désormais les remplacer. Prévu pour moins de 3000 personnes, le camp de Moria en abrite, ou plutôt en abritait plus de 12 000, hommes, femmes et enfants, dans des conditions de promiscuité, d’insalubrité et d’enfermement (pandémie oblige) indescriptibles. La destruction toute récente en est la dramatique conséquence.

Que fait la Suisse?

La réaction de la Suisse qui se dit humanitaire? En mai dernier, le Secrétariat d’Etat aux migrations annonçait que la Confédération allait recevoir 23 mineurs non accompagnés provenant des camps de Grèce. A la totale insuffisance d’un geste indécemment donné comme généreux s’ajoute le fait que l’accueil de ces enfants et adolescents découle d’une obligation faite par les accords de Dublin III au nom du regroupement familial…

La DDC serait ainsi appelée à collaborer étroitement avec le Seco, et en particulier avec Nestlé!

Pire, en particulier dans les «centres de retour», la société de droit privé à qui la Confédération a confié la gestion des centres fédéraux pour réfugiés, n’a accordé ni les moyens de l’hygiène exigée par la pandémie ni la possibilité de la distance sociale. Les Juristes démocrates de Suisse ont été contraints de porter plainte à cet égard autant contre la Direction de la sécurité du canton de Zurich que contre ORS Service SA. Par ailleurs, dans l’un de ces camps fédéraux situé à Giffers (Fribourg), les agents de sécurité de la société anonyme Protectas se sont rendus coupables de coups et violences à l’égard de jeunes requérants.

Rôle du secteur privé

Quant à la politique à l’égard des étrangers les plus précarisés et des pays dont ils proviennent, l’asile n’est pas l’unique domaine où la collaboration de la Confédération avec des entreprises privées s’avère désastreuse. A une tout autre échelle, mais dans la même logique, en février dernier, le Conseil fédéral, par la voix d’Ignazio Cassis, présentait son orientation stratégique de coopération internationale pour 2021 à 2024. Outre la création d’emplois décents, la lutte contre les changements climatiques et la promotion de l’Etat de droit, la CI promue par la Confédération prône désormais «la réduction des causes de la migration irrégulière et du déplacement forcé». Or ces différents objectifs devraient être atteints essentiellement par un développement économique fondé sur l’«incontournable» (sic!) collaboration du secteur privé. La DDC serait ainsi appelée à collaborer étroitement avec le Seco, et en particulier avec Nestlé! Dans la logique néolibérale du win-win, la coopération au développement devrait ouvrir aux entreprises du pays de nouveaux marchés. Elle maintiendrait ainsi l’indépendance et la «compétitivité» de l’Helvétie sur la scène internationale…

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En somme, il s’agit de soumettre la coopération au développement aux règles d’une mondialisation économique et financière dont les multinationales, volontiers implantées dans le paradis fiscal que reste la Suisse, sont l’un des relais les plus puissants, de mèche avec les institutions financières internationales tel le FMI. On en sait les conséquences destructrices dans les pays les plus défavorisés, autant par l’exploitation des ressources dites naturelles que par celle de la force de travail, femmes et enfants inclus. Le débat sur l’initiative pour des multinationales responsables les a de nouveau mis en lumière: changement climatique et misère sociale comptent parmi les causes principales des migrations contraintes. Nous en sommes les complices et à leurs victimes, nous refusons toute forme d’accueil.


*Claude Calame, directeur d’études, EHESS

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