Pourquoi le terme de «politique» est-il si controversé? Pourquoi rejette-t-on la politique, alors qu’on en a besoin? Ce mot et ses pratiques suscitent des réactions confuses et contradictoires, traversées par deux lignes de faille.

La première oppose deux visions de la politique, considérée comme une activité malhonnête ou, au contraire, comme une noble profession. L’autre ligne de faille sépare ceux qui font de la politique l’apanage des spécialistes et des élites, et ceux qui, à l’inverse, l’envisagent comme un fait social imprégnant toutes les conduites et pensées humaines.

Pour compliquer davantage les choses, l’étude de la politique n’est pas directement liée à sa pratique. Quand on étudie la médecine on devient médecin. Mais quand on étudie la politique, on n’est pas mieux armé qu’avant pour devenir un politicien. Les cours de science politique n’enseignent pas les «bonnes» techniques pour embrasser des bébés dans la foule, prononcer des demi-vérités caricaturales, cultiver son charisme ou encore insulter ses adversaires.

Des controverses houleuses du XIXe siècle ont émergé quatre conceptions de la politique. Les philosophes ont placé leurs espoirs dans une sphère politique qu’ils envisageaient comme un forum dans lequel les codes éthiques et les croyances à même d’améliorer la vie sociale pourraient être élaborés. Pour eux, la politique était un art dédié au développement moral et rationnel de l’humanité. Les commentateurs de la vie publique, quant à eux, concevaient la politique comme une foire d’empoigne entre partis, le lieu d’un combat légitime et régulé entre groupes concurrents, dont le trophée était l’exercice suprême du pouvoir sur la destinée de la nation. Les observateurs qui scrutaient le comportement des ministres et des élus regrettaient que la politique soit une sphère dévolue aux «mains sales», aux intrigues, aux tactiques malhonnêtes et à la manipulation du public. La quatrième position, celle de certains réformistes pragmatiques, administrateurs et chercheurs en sciences sociales, stipulait que la politique était une science appliquée, dotée d’une forte prédisposition utilitariste: comment conduire les affaires de l’Etat le plus efficacement possible.

Le changement le plus frappant dans l’interprétation de la politique a été le déplacement du centre de l’attention, de l’Etat vers un éventail plus large d’institutions et de pratiques. L’Etat était généralement considéré comme le détenteur du monopole de l’usage légitime de la violence sur un territoire donné, pour reprendre la formule célèbre du sociologue allemand Max Weber. De ce point de vue, l’Etat était le garant de la stabilité et du consensus. Mais, surtout depuis les années 1960, les analystes sont tiraillés entre deux conceptions de la politique. La première voit en elle un facteur privilégié de conciliation entre les différences sociales ou culturelles, et d’encouragement à un pluralisme harmonieux. La seconde au contraire représente la politique comme un espace de radicalité, exprimant les désaccords, les conflits et les résistances d’une société perçue comme irréductiblement diverse.

Si, selon ces deux conceptions, la politique restait une arène, soit glorieuse soit honteuse, qu’il s’agissait d’améliorer et d’orienter, la porte était désormais ouverte à l’extension du champ d’action de la politique. Dès lors, celui-ci couvrait non plus seulement les gouvernements, les parlements, les partis politiques et les organisations internationales, mais également les syndicats, les familles, l’architecture publique, les manifestations et les patrouilles de voisinage.

Dans les faits, la pratique politique requiert à la fois le développement de techniques d’administration et l’application de normes morales. Mais l’étude de la politique demande aussi de prendre du recul et de comprendre d’abord la nature du fait politique lui-même, sans quoi sa défense ou sa condamnation tombent dans le vide. Il est peu de domaines où ce qui «est» et ce qui «devrait être» sont entremêlés de façon aussi intrigante. Les utopistes et les optimistes imaginent des états de perfection politique et condamnent toutes les formes existantes de politique comme des échecs. Les réalistes affirment que ce qui «est» vaut bien ce qui «devrait être», et confèrent au passé et au présent un statut idéologique normatif supérieur. Ni les uns ni les autres ne considèrent simplement la sphère politique comme un élément nécessaire du comportement et de l’organisation humains, avec ses forces et ses faiblesses.

Nous devrions plutôt admettre que toute activité humaine a une dimension politique, parfois cruciale, parfois marginale. Quand on dit qu’une personne pense de manière politique, qu’entend-on par là? En d’autres termes, que devrait-il se passer dans son esprit pour que l’allégation soit justifiée?

Penser politiquement, ce n’est pas une seule et unique chose. C’est plutôt un ensemble de pratiques mentales rémanentes qui concernent les collectivités, qu’elles soient grandes ou petites: tenter d’influencer les autres; donner ou retirer son soutien, bâtir des visions et des plans; garantir la stabilité sociale ou la contester; classer les valeurs sociales selon leur ordre d’importance.

L’arrogance n’est pas le moindre des aspects de la politique quand elle s’installe comme source de décision et arbitre la finalité des affaires humaines. Bien que cette quête de finalité soit condamnée à échouer, elle est comme le comme le phénix qui renaît continuellement de ses cendres.

Il est nécessaire de se familiariser avec tous ces aspects de la politique avant de procéder à des évaluations. Cela permettra de les améliorer. Traduction: Emmanuel Gehrig Michael Freeden donnera une conférence intitulée « What is Politics? Conceptual Disputes over the Past Century» vendredi 16 avril à Uni-Mail (Genève), salle MR 070, 18h15. Entrée libre.

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