Editorial 

Quand les politiques se méfient trop des juges

Chaque fois que le peuple ou le parlement s’est agité pour lier les mains du juge, cela a abouti à des résultats problématiques

Fabrice A. a réussi son coup. En une petite phrase, prononcée lors de son récent procès genevois inachevé, le bourreau d’Adeline aura mis la Suisse en émoi. «Cette peine avec sursis pour un viol, c’était comme une invitation à recommencer.» Ce que n’a pas précisé ce dangereux criminel, qu’aucune sanction n’a d’ailleurs jamais dissuadé, c’est que ladite peine, a été cassée et portée à 5 ans en 2001. Qu’importe, finalement. Personne n’aurait relevé la nuance. Car dans ce débat hautement émotionnel, la réalité trouve rarement sa place. Dans la foulée, l’interprétation — au mieux lacunaire et au pire biaisée — des statistiques des condamnations pour viol a démontré une fois encore à quel point l’hystérie remplace la raison dès qu’il s’agit d’évoquer les violences sexuelles et le sort réservé aux délinquants.

Lire aussi: La réalité judiciaire du viol en Suisse

La préoccupation politique en ce domaine est certes des plus légitimes. Longtemps, le viol conjugal a été plus ou moins assimilé à un droit du mari. Longtemps aussi, la femme qui se plaignait d’agression sexuelle a été traitée comme une suspecte. Aujourd’hui, tout n’est certainement pas parfait, mais d’énormes progrès ont été accomplis. Sur le plan législatif mais aussi dans l’écoute réservée aux victimes à la police et devant les tribunaux. Cela étant, la réponse pénale ne saurait à elle seule apaiser les souffrances endurées par ces dernières, ni convaincre les plus réticentes de s’engager dans une procédure lourde, bouleversante, socialement difficile et parfois incertaine.

Ceux qui s’étranglent aujourd’hui pour demander que tous les viols, quel que soit le degré de cruauté, soient qualifiés de la même manière et que les sanctions prennent l’ascenseur oublient un peu vite que l’individualisation de la peine est encore un principe fondamental. D’ailleurs, chaque fois que le peuple ou le parlement s’est agité pour lier les mains du juge, cela a abouti à des résultats problématiques. L’internement à vie et son non-réexamen sont devenus un casse-tête. Via Sicura et son minimum pour les chauffards fait hurler et crée des effets indésirables. Certes, les violeurs ne feront pleurer personne. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille basculer dans des automatismes aussi absurdes que contre-productifs. Il faudra s’en souvenir au moment où le Conseil fédéral délivrera son message sur l’harmonisation des peines.

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