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Ces poncifs qui ont le vent en poupe

«Même son de cloche», «serpent de mer», «croisée des chemins»… Les journalistes exploitent volontiers des formules toutes faites. Ces images efficaces parlent à tout le monde et prennent peu d’espace. Mais appauvrissent le vocabulaire

«C’est un bras de fer permanent», explique le journaliste. Interpellé sur la prolifération des poncifs dans ses articles, ce rédacteur dit se trouver souvent à la croisée des chemins. A cause de la pression croissante, il utilise volontiers des expressions qui ont le vent en poupe. Du coup, elles font tache d’huile. «Vous aurez le même son de cloche chez les collègues, même si la profession est évidemment terre de contrastes…»

Combien de «formules rabâchées qui ont perdu toute originalité» – définition du Larousse – avez-vous repérées dans les lignes qui précèdent? La réponse dépendra de votre sensibilité. Car nous ne sommes pas tous égaux face aux poncifs; la liste définitive n’existe pas.

Chaque lecteur/journaliste/éditionneur évitera ses préférés. (Mon père, par exemple, a la passion du «vent en poupe», qu’il a collectionné durant ses décennies de journalisme. Qu’il soit ici remercié de m’avoir transmis l’illustration de cet article – et le goût des formules originales.)

Les poncifs ne connaissent pas la crise

Les poncifs, certains les ont en horreur, d’autres y recourent sans problème. Les plus talentueux les détournent avec brio. On les déniche au détour d’un titre, au creux d’un chapeau, dans l’articulation d’une argumentation. Ils fleurissent dans les interventions radiophoniques, à l’heure de conclure un débat ou de lancer un invité.

Les services de communication n’y échappent pas. Presque chaque semaine, une marque horlogère se gargarise d’avoir marié «innovation et tradition». Les critiques musicaux, eux, n’en peuvent plus d’apprendre que tel album est enfin arrivé «dans les bacs»… En 2019.

«Hasard du calendrier» (!), le Journal du Dimanche a publié cet automne un classement des expressions les plus ressassées dans la presse. «A la loupe», «source proche du dossier» ou «dans la tourmente» s’y mêlent aux «chapeaux de roues», «serpent de mer» ou encore «ne connaît pas la crise». Un feu d’artifice de banalités lexicales!

Le drame du «explique»

Plus généralement, la liste des travers journalistiques se révèle aussi copieuse que celle des poncifs. Tout un chacun est menacé – y compris l’auteur de ces lignes, qui s’est donné beaucoup de peine pour rédiger cet article. Anglicismes, abréviations obscures, attaque d’article avec une citation, un complément de lieu ou de temps… Chaque lecteur exigeant a ses raisons de s’irriter.

Le choix des verbes énonciatifs trahit par exemple souvent un triste manque d’inventivité. Comptez le nombre de fois que vous trouverez un «explique» à la fin d’une citation. Pourquoi ne pas recourir à des verbes plus colorés? «Clame», «vante», «promet», «jure», «plastronne» ou même de plus sobres «souligne» ou «affirme» remplaceraient avec avantage cet insignifiant et si morne «explique».

Et les écueils ne sont pas que structurels, mais aussi conjoncturels – autre formule «usée jusqu’à la corde». Certaines expressions connaissent parfois des pics temporaires. Ces dernières années, combien d’industries ont-elles été «disruptées», voire «ubérisées»? Combien de services informatiques ou de cafétéria «outsourcés»?

Ces titres qui énervent

D’autres travers sont propres aux titres. Par exemple les formules en «Ces XXX qui YYY» (remplacez XXX par n’importe quelle profession/nationalité/classe sociale et YYY par votre activité préférée). Ou les titres qui promettent des réponses: «Pourquoi…» ou «Comment…». Décidément trop facile.

Et que dire, enfin, de ces énoncés racoleurs et agressifs qui ont pour seule mission de «générer du clic». Des titres qui promettent par exemple un classement – «Ces dix poncifs ont ému la planète, le septième va vous surprendre» – ou une histoire rocambolesque, toujours basée sur une alcoolémie élevée – «Ivre, il découvre de nouveaux poncifs.»

Valoriser la richesse de la langue

Et alors? Où est le problème? Pourquoi les rédacteurs n’auraient-ils pas la liberté d’exploiter ces moyens simples de résumer, en peu de mots, une situation complexe? Et de capter l’attention d’un lecteur souvent dissipé?

Réponse: car la mission du journaliste ne se résume pas à rendre compte de l’actualité, à lui donner du sens et à la contextualiser. Dans son quotidien, il doit également veiller à valoriser et à faire vivre la richesse de la langue française.

Une obligation qui échoit également à d’autres professions. «L’impératif de précision est-il incompatible avec l’élégance de l’expression? La clarté implique-t-elle nécessairement lourdeur de la langue?» s’interroge l’avocat genevois Nicolas Gurtner dans un beau livre qu’il vient d’éditer (Stylistique et figures de rhétorique, 2019). Bien sûr que non. «L’élégance de l’expression est la profondeur de la pensée. La forme qu’elle prend pour monter à la surface», conclut Marc Bonnant dans sa préface.

«Affaire à suivre».

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