Opinion

Port du voile: un regard franco-allemand pour dédramatiser

OPINION. Cessons cette obsession avec le voile et cette arrogance face à la complexité des situations dans lesquelles évoluent les femmes, écrit la journaliste Cécile Calla sur la base de son expérience française et allemande

La France me fait parfois penser à un parent qui vieillit mal. Ce quelqu’un avec qui on partage une histoire et une origine communes mais avec qui il est devenu très difficile de communiquer. Ce sont les sentiments qui me traversent quand j’observe, sidérée, les polémiques récurrentes autour du voile et de la laïcité. C’est un sujet qui me touche triplement, de par ma socialisation, mon expérience de journaliste et ma vie de femme, et sur lequel j’ai surtout beaucoup évolué en travaillant et en vivant en Allemagne.

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J’ai grandi dans un quartier populaire à forte population maghrébine à Boulogne-Billancourt, une banlieue voisine de Paris qui a longtemps vécu au rythme de l’activité des usines Renault. Mes parents, un couple franco-allemand, s’y étaient installés après mon premier anniversaire et nous ont élevées, ma sœur et moi, dans la tradition bourgeoise catholique: messe dominicale, catéchisme hebdomadaire, retraite une fois par an avec la paroisse. Enfant, je portais tous les signes distinctifs de cette éducation avec serre-tête, croix de baptême et robe à smocks. En même temps, j’allais à l’école maternelle du quartier et j’étais parfois gardée par une mère au foyer tunisienne qui, comme toutes les femmes de sa cité HLM – nous étions au tout début des années 1980 –, ne portait pas le voile.

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Certains diraient aujourd’hui que je vivais une sorte de clash culturel, mais ce n’était pas vraiment un sujet de préoccupation à l’époque. A partir des années 1990, je fus surprise comme tant d’autres de voir apparaître les premières têtes voilées dans mon quartier. L’idée que ce morceau de tissu, jusqu’alors inconnu dans notre paysage quotidien, pouvait menacer l’ordre républicain se propagea rapidement autour de moi. Des années plus tard, au printemps 2003, jeune pigiste au Figaro, je partis en reportage à Lille. La mairie avait décidé d’aménager des horaires spécifiques pour les femmes musulmanes dans l’une des quatre piscines publiques et d’en bâcher les hublots. C’était bien avant l’invention du burkini. Lorsque j’appelai la municipalité pour l’interroger sur cette «surprenante» initiative, la chargée de mission m’expliqua que c’était une façon d’aider les femmes des quartiers, de leur permettre de participer davantage à la vie de la cité. En guise de réponse, j’invoquai le principe de laïcité tout en ayant le sentiment, au fond de moi, de répéter quelque chose appris par cœur sans vraiment le comprendre. Après tout, pourquoi ne pas aider ces femmes à sortir de chez elles?

Partager ses doutes

Quand je tentai de partager mes doutes avec mes collègues, leur réaction fut extrêmement haineuse à l’égard de ces femmes qui préféraient venir nager dans une telle piscine. A les entendre, la République était mise en danger par de tels dispositifs. Je n’étais pas certaine de servir la cause de ces femmes mais je n’avais à ce moment ni suffisamment de pouvoir ni suffisamment de clairvoyance sur ce sujet pour renverser la vapeur. J’écrivis comme prévu mon reportage, qui parut sous le titre «Quand les piscines publiques cèdent à la ségrégation religieuse».

Mon déménagement à Berlin fin 2003 et ma découverte des us et coutumes germaniques me permirent de nouveau de me confronter à ce sujet. Première surprise à mon arrivée, l’inscription à la mairie où l’on vous demande d’indiquer votre religion pour vous soumettre à l’impôt sur le culte. Je découvris ensuite la référence à Dieu dans la Loi fondamentale allemande, le fait que le chancelier ou la chancelière peut prêter serment en invoquant Dieu lors de son investiture, l’influence des Eglises au travers de leurs immenses patrimoines (Hôpitaux, jardins d’enfants, maisons de retraite) et dans le débat public, les cours de religion à l’école. J’ai saisi peu à peu que la présence de signes religieux dans l’espace public n’est pas taboue, voire assumée en ce qui concerne les traditions chrétiennes. Il n’y a pas de séparation stricte entre les Eglises et l’Etat, la plupart des régions allemandes se contentant d’exiger un principe de neutralité dans les établissements publics. Et c’est sans doute ce qui permet à la société allemande d’entretenir un rapport plus apaisé avec le foulard islamique.

Je ne peux pas non plus affirmer que toutes les femmes que j’ai croisées dans ma famille catholique ou ailleurs étaient des êtres totalement libres

Bien sûr, le voile provoque aussi d’intenses débats, mais la vision d’une jeune fille voilée dans un lycée, d’une éducatrice voilée dans une crèche ou d’une femme en burkini dans une piscine ne provoque pas de psychodrame national. Les grandes polémiques ont surgi à un autre niveau lorsque des enseignantes ou des femmes juristes ont voulu porter le voile dans le cadre de leur travail. J’avais d’ailleurs rencontré l’une de ces enseignantes en 2007, Maryam Brigitte Weiss, femme divorcée, autrefois de confession protestante, convertie à l’islam et qui ferraillait avec l’administration de son land, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, pour enseigner voilée. Face à ce défi, les réponses varient en fonction des länder, les régions allemandes. Certaines régions autorisent le port du foulard pour les enseignantes, d’autres non, d’autres enfin décident au cas par cas.

Cessons cette obsession avec le voile

A force de me documenter notamment sur le lien entre dévoilement et colonialisme, d’observer et d’écouter la parole de femmes voilées – à l’instar de la journaliste Kübra Gümüsay, qui s’est fait un nom dans la galaxie féministe allemande –, je finis un jour par me rendre à l’évidence: le voile pouvait bien être un choix totalement autonome, au même titre que la croix autour du cou, et recouvrir des motifs variés: l’envie d’être neutre dans l’espace urbain, un marqueur de la foi religieuse, un accessoire esthétique pour souligner son identité ou tout à la fois en même temps. Cette expérience transnationale m’a donné une bonne leçon, celle de ne pas répéter ce vieux réflexe patriarcal qui consiste à prendre l’ensemble des femmes pour des mineures incapables d’exercer leur libre arbitre.

La France n’est ni l’Iran ni l’Arabie saoudite, un hidjab n’est pas une burqa et, si je ne peux évidemment pas affirmer que toutes les femmes qui portent le voile en France ou en Allemagne le font de manière libre et consentie, je ne peux pas non plus affirmer que toutes les femmes que j’ai croisées dans ma famille catholique ou ailleurs étaient des êtres totalement libres. Ce n’est pas une posture naïve, juste un minimum de respect pour ceux et celles qui ont grandi avec d’autres traditions religieuses que les miennes. D’autant plus que nous avons en France des lois qui nous protègent aussi bien contre l’extrémisme religieux que contre les violences faites aux femmes.

La loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 n’est pas une loi d’intolérance, elle donne le droit de croire ou de ne pas croire. En outre, d’autres lois, comme celles de 2004 et 2010, existent pour réglementer le port du foulard à l’école ou du voile intégral dans l’espace public. N’essayons pas de créer de nouveaux interdits sous prétexte qu’une partie des femmes ne rentrent pas dans nos schémas culturels prémâchés, cessons cette obsession avec le voile et surtout cette arrogance face à la complexité des situations dans lesquelles évoluent les femmes d’aujourd’hui.

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