Revue de presse

Au Portugal, l’incurie des autorités face aux incendies suscite la colère

La ministre de l’Intérieur du gouvernement socialiste d’Antonio Costa a dû démissionner ce mercredi. Sous pression, les politiques doivent faire face à l’exaspération des populations victimes des feux depuis le mois de juin

«Le regard hébété, les yeux rougis, les mains calleuses sur ce que l’on devine être une pelle», décrit Courrier international. L’homme en une du journal Público (ci-dessous), ce mardi 17 octobre, interroge: mais pourquoi cette nouvelle tragédie? Au Portugal, 36 personnes ont encore perdu la vie dans les incendies de dimanche dernier, qui comptaient 520 foyers actifs. Du jamais vu depuis 2006. En comptant les 64 victimes des feux qui avaient déjà fait leur travail ravageur en juin dernier, ce sont «plus de 100 morts» en quatre mois, souligne le journal en titre de une. Bien trop.

«Soixante pour cent des moyens aériens n’étaient plus disponibles lors de la pire journée de l’année», remarque le journal en sous-titre. Cela s’explique: depuis l’automne 2016, l’Etat «a réduit les moyens alloués à la lutte contre les incendies, moyens qui avaient été renforcés pendant l’été». D’où la polémique qui envahit maintenant tout le Portugal et que porte notamment un spécialiste des incendies, l’ingénieur Domingo X. Veigas, de l’Université de Coimbra, qui réclame plus de souplesse dans la planification de la lutte.

Le président conservateur Marcelo Rebelo de Sousa a donc demandé au gouvernement socialiste de «tirer toutes les conséquences de cette tragédie». Face aux nombreuses critiques de ses adversaires sur l’incapacité du gouvernement à prévenir une nouvelle catastrophe, le premier ministre, Antonio Costa, s’est engagé, sur la chaîne tvi24, à mener «des réformes profondes» en matière d’aménagement des forêts et de lutte contre les incendies.

Il faut dire qu’il était sous pression, le chef du gouvernement, menacé par une motion de censure déposée par les conservateurs du CDS-PP, dont la date du vote n’a pas encore été fixée. Il a partiellement résolu la crise et probablement évité une éviction prochaine mercredi en faisant sauter un fusible, explique le quotidien en ligne Diário de notícias: sa ministre de l’Intérieur, Constança Urbano de Sousa, accusée de toutes parts d’avoir été incapable d’éviter une deuxième catastrophe après celle de juin.

De la sorte, Costa a aussi répondu aux centaines de personnes qui ont bravé la pluie mardi soir à Lisbonne pour manifester leur colère contre le gouvernement aux cris de «Honte!» ou encore «Démission!». Le rassemblement avait été convoqué par un groupe de citoyens sur Facebook, soutenus par les médias, comme en témoigne un éditorialiste du Correio da manhãDe nouvelles  manifestations sont d’ailleurs prévues ce samedi dans plusieurs villes du pays.

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Sur le fond, cela ne change pas grand-chose à ce qui se passe depuis quatre mois au Portugal. L’opposition estime que la protection civile, chargée de coordonner la lutte contre les incendies, a tardé à engager sur le terrain les moyens nécessaires. Ce, dès le départ des feux, attisés par les vents chauds provoqués par le passage de l’ouragan Ophelia au large d’une péninsule ibérique qui connaît déjà une sévère sécheresse – les incendies ont également fait des morts dans la région voisine de Galice, au nord-ouest de l’Espagne.

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La réaction tardive des services de secours avait déjà été pointée du doigt par une commission chargée par le parlement d’étudier les causes des incendies de juin. Ces experts indépendants avaient notamment dénoncé des nominations sans rapport avec les compétences au sein de la protection civile. Et relevé un manque de formation des pompiers volontaires, ainsi que la vétusté de leur système de communication, pendant que la ministre de l’Intérieur préférait mettre l’accent sur les comportements négligents de la population, jugeant qu’aucun dispositif ne serait capable de lutter contre autant de départs de feu simultanés.

A la même époque, à Madrid, El Mundo, qu’avait lu et traduit le site Eurotopics, trouvait «inadmissible qu’au XXIe siècle, dans un pays membre de l’UE, un incendie de forêt fasse autant de victimes. […] L’épisode montre qu’actuellement, le Portugal n’est pas en mesure de maîtriser un tel incendie.» En ce mois d’octobre, rien n’a changé. Même si l'«on nous dit que tout va changer», déplorait Público en juin:

Todos os anos perguntamos, todos os anos nos respondem que agora vai ser diferente. Nunca é. Porquê?

Oui, pourquoi? «Le seul fait de se trouver très loin de Paris, Londres ou d’autres lieux où le terrorisme frappe à la porte n’est pas un gage de sécurité. Notre terrorisme à nous, c’est le suivant: année après année, ce pays périt dans les flammes. […] Nous devons demander des comptes. […] Et donc aborder enfin les responsabilités et les conséquences politiques.»

Tours selon El Mundo, «le pays n’a pas encore pris les mesures qui s’imposaient» et ses unités ne disposent toujours pas en suffisance «des équipements optimaux pour circonscrire, contenir et éteindre ce genre de feu. Ceci trahit non seulement la faiblesse des forces d’intervention, mais aussi l’insuffisance des financements. La crise économique et l’austérité ont fortement limité la marge de manœuvre du Portugal en matière d’investissements. […] La tragédie […] nous rappelle que la lutte contre l’incendie doit être une priorité dans toute l’Europe méridionale.»

Et à Barcelone, La Vanguardia, appelait alors «à agir avec rigueur au niveau de la prévention», sachant qu’Espagnols et Portugais partagent «la même péninsule, le même climat et cette même amère tradition des grands incendies. […] Il est de notre devoir de mettre en œuvre une stratégie, par les paroles et par les actes, visant à minimiser les conséquences du changement climatique. Nous ne pouvons pas invoquer les prétextes de la chaleur et de la sécheresse, du froid et de la pluie. La nature reste imprévisible, mais aucun accident n’est inévitable.»

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