Pour les partisans de l’initiative dite «Pour la protection face à la violence des armes» sur laquelle le peuple se prononcera le 13 février prochain, le taux de suicides en Suisse, considéré comme élevé, est en rapport direct avec le nombre important d’armes détenues par la population. Parmi ces armes, les plus visées par les initiants sont certainement les armes d’ordonnance – par armes d’ordonnance, il faut entendre les armes des militaires astreints au service, les armes conservées par les militaires une fois leurs obligations terminées et les armes militaires prêtées pour les activités sportives. La récente publication par l’Office fédéral de la statistique de données concernant le suicide en Suisse au cours de ces dernières années a alimenté le débat, dont il n’est cependant pas sorti une image claire de la question, d’autant que ces données ont été utilisées de manière souvent abusive.

La question est complexe et les chiffres sont incertains dans beaucoup de cas. Ainsi, le nombre d’armes en circulation en Suisse n’est pas connu avec précision et les estimations pour certaines catégories varient du simple au double. Les seuls chiffres sûrs sont ceux concernant les armes d’ordonnance, et encore, le nombre des armes conservées après le service n’est connu que pour les périodes récentes. De plus, la proportion de ces mêmes armes d’ordonnance dans les moyens de suicide n’est pas non plus connue, en dehors de quelques chiffres très ponctuels qui permettent difficilement d’extrapoler à l’ensemble de la Suisse ou de déduire une évolution diachronique. Enfin, pour se faire une idée précise du phénomène, il faut absolument l’étudier dans la durée et ne pas se limiter à quelques années seulement.

En dépit de ces incertitudes, il est possible d’affirmer que la possession, par les citoyens, d’un important nombre d’armes à feu n’implique pas forcément un taux de suicides plus élevé que dans un pays où celles-ci sont plus rares, comme le montre une comparaison internationale. Par exemple, en 2005, le taux de suicides en Suisse était de 15 pour 100 000 habitants. Ce chiffre était juste en dessous de la moyenne européenne (15,5 pour 100 000 habitants) et notre pays se situait au même niveau que l’Autriche, la Pologne et la République tchèque, tandis que la France ou la Finlande, pour ne citer qu’elles, avaient des taux plus élevés. L’exemple des Etats-Unis confirme par ailleurs notre propos. Malgré un nombre d’armes à feu particulièrement important, le taux de suicides dans ce pays était, toujours pour l’année 2005, nettement inférieur à la moyenne des pays de l’Union européenne, avec 11 suicides pour 100 000 habitants.

L’exemple de 2005 constitue-t-il une exception? Nous ne le pensons pas. Une étude, dans la durée, du taux de suicides et du nombre d’armes d’ordonnance – le seul avec lequel il est réellement possible de travailler – en circulation va dans le sens de notre thèse. Les chiffres relatifs au nombre de ces armes ne sont bien évidemment pas précis, mais les grandes tendances sont claires. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, le taux de suicides était élevé en Suisse, bien plus que maintenant, de l’ordre de 27 pour 100 000 habitants. Il a ensuite baissé régulièrement pendant vingt ans, puis s’est stabilisé pour atteindre son point le plus bas pour tout le XXe siècle – 17 pour 100 000 habitants – à la fin des années 1960. Pendant ces deux décennies, qui ont donc vu une diminution de près de 40% du phénomène, le nombre d’armes d’ordonnance en circulation a augmenté du fait de l’accroissement des effectifs de l’armée qui ont atteint, avec la loi sur l’organisation militaire de 1960, plus de 650 000 hommes.

Après la période d’étiage de la fin des années 1960, on a assisté, dans les années 1970, à une nouvelle augmentation du taux de suicides qui a presque retrouvé son niveau de 1945, avec une moyenne de près de 25 pour 100 000 habitants entre 1979 et 1985. Cette rapide augmentation de plus de 45% en dix ans s’est produite alors que le nombre d’armes d’ordonnance en circulation progressait faiblement, les effectifs de l’armée restant globalement les mêmes que précédemment.

A partir de 1985, le taux de suicides a commencé à redescendre. Cette baisse s’est régulièrement poursuivie jusqu’à nos jours où il se situe à un peu plus de 14 pour 100 000 habitants (14,4 en 2008). Cette évolution n’est pas la conséquence de la baisse du nombre d’armes de service en circulation. Elle a commencé une décennie avant la forte diminution des effectifs de l’armée qui n’a eu lieu qu’à partir de 1995 seulement, avec les réformes d’Armée 95, puis d’Armée XXI, qui ont fait passer le nombre de citoyens astreints au service de 650 000 à 470 000, puis, enfin, depuis 2004, à 220 000.

Notre thèse se confirme encore lorsque l’on examine le taux de suicides chez les femmes. En Suisse, et sans doute dans les autres pays également, ce taux est totalement indépendant du nombre d’armes à feu en circulation. Les femmes n’emploient en effet que de manière marginale, dans environ 3% des cas seulement, ce moyen quand elles décident de se donner la mort. Si le taux de suicides masculin dépendait du nombre d’armes à feu, son évolution dans le temps devrait présenter des caractéristiques nettement différentes de celui des femmes. Or, depuis 1945, le taux de suicides féminin suit la même évolution que celui des hommes, les deux courbes étant remarquablement parallèles.

Une comparaison internationale permet également de voir que les hommes, qui sont, rappelons-le, les seuls à se suicider de manière significative avec une arme à feu, ne sont pas, dans notre pays, surreprésentés parmi les personnes qui se suicident. En Suisse, le taux de suicides masculin est environ trois fois supérieur à celui des femmes. Si le taux de suicides des hommes était influencé par le nombre d’armes à feu en possession de la population, cette proportion devrait être nettement supérieure à celle des autres Etats. Que constate-t-on? Cette proportion est équivalente à celle de beaucoup de pays européens. Elle est même inférieure à celle de certains d’entre eux comme la Pologne ou l’Irlande, où elle est de l’ordre de quatre pour un.

Ainsi, durant les 65 dernières années, le taux de suicides en Suisse a presque varié du simple au double, et ce à plusieurs reprises. Cette évolution n’a jamais été fonction de la quantité d’armes d’ordonnance en possession des citoyens. Les causes doivent être recherchées ailleurs, probablement dans les changements sociaux, culturels et économiques. Enfin, soulignons encore qu’un taux de suicides par balle important n’implique pas un taux de suicides global élevé. Les Etats-Unis, par exemple, ont le taux de suicides par arme à feu le plus élevé du monde, avec environ 57%. En revanche, ils ont un taux de suicides global très bas, avec 11 pour 100 000 habitants. A l’inverse, en France, où les armes à feu sont moins répandues, on se donne nettement moins la mort avec ce moyen (16% seulement), mais on se suicide sensiblement plus (16,2 pour 100 000 habitants). La Suisse se situe entre les deux. Elle possède un taux de suicides par arme à feu relativement élevé, de l’ordre de 20% en moyenne dans ces dernières années, avec une nette tendance à la baisse. Toutefois, son taux de suicides global, qui a été supérieur à celui des autres pays européens à certains moments, diminue constamment depuis 25 ans et se situe actuellement en dessous de la moyenne des pays de l’Union européenne.

Les Etats-Unis

ont un taux de suicides inférieur

à la moyenne

des pays de l’UE

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