Du grand philosophe allemand de l'utopie, Ernst Bloch, n'émane pas que le «principe d'espérance» dont, je dois le confesser, cet article s'inspire en partie. Bloch a surtout établi une distinction entre l'«avenir authentique» et l'«avenir inauthentique». Vers l'«avenir inauthentique» tendent, selon Bloch, ceux qui ne s'imaginent l'avenir que comme le simple prolongement du présent. A l'avenir authentique se consacrent ceux qui recherchent dans l'avenir une autre qualité, ceux qui non seulement peuvent se l'imaginer mais s'efforcent aussi d'agir de sorte que l'essentiel de leur représentation de cet avenir différent et meilleur devienne réalité.

Vendredi prochain, le mercredi que l'on décrit depuis des mois comme la mesure de toutes choses, du moins en politique intérieure (les élections fédérales ont été considérées comme le préambule de l'élection du Conseil fédéral, on a même parlé d'un «plan secret»), appartiendra au passé depuis deux jours. Dans cette perspective, il vaut la peine de se demander ce qui, en relation avec le 12 décembre 2007, peut être considéré comme l'avenir authentique, de s'interroger sur ce que cette échéance peut déclencher et/ou empêcher. En résumé et de manière caricaturale: il s'agit d'écrire maintenant ce que vous pourrez lire dans une semaine à propos de ce qui se sera passé l'avant-veille, soit le jour de l'élection du Conseil fédéral.

Cet effort de projection sur le regard porté rétrospectivement sur l'avenir (authentique) se justifie par au moins cinq raisons.

Premièrement, il ne s'agit pas, mercredi prochain, de la simple attribution de sept postes ministériels à sept personnes mais plutôt de la question de savoir à quel point nous prenons au sérieux les principes et concepts institutionnels dont nous parlons constamment.

Force est de constater que, ces derniers temps, beaucoup de citoyennes et citoyens se sont aperçus que la concordance ne se résumait pas à une simple notion mathématique. Elle repose bien davantage sur l'aptitude à comprendre ceux qui pensent autrement, sur le respect que l'on manifeste à leur égard et à l'égard de la Constitution, des droits humains et des acquis du droit international, qui délimitent le pouvoir politique au nom de l'intérêt général.

Comme conseiller fédéral et leader de l'opposition, Christoph Blocher s'est moqué de ces valeurs. Il s'est de la sorte disqualifié lui-même, ainsi que son parti, et s'est révélé incapable de participer à un gouvernement de concordance. Dernière preuve en date: le communiqué de l'UDC publié mardi dernier. Sa teneur: ou vous nous obéissez, ou nous nous retirons. Le même chantage que le dimanche des élections fédérales de 2003.

Deuxièmement, l'anticipation d'une élection oblige à faire quelques projections chiffrées. Quiconque calcule et, de surcroît, discute avec l'un ou l'autre des 246 conseillers nationaux et conseillers aux Etats remarquera que le conseiller fédéral Blocher a moins de réélecteurs aujourd'hui qu'il n'avait d'électrices et d'électeurs en 2003. Les expériences ont rendu quelques représentants du peuple du camp bourgeois plus sages. Ils ont constaté que l'UDC parle beaucoup de concordance mais que, dans la pratique, ce parti non seulement la remet en question mais ne la souhaite carrément pas. Blocher et Cie veulent tout le pouvoir ou rien.

Troisièmement, un regard sur la procédure d'élection du Conseil fédéral aide à voir que dire non ne suffit pas. Ceux qui veulent barrer la route à Blocher doivent s'entendre sur une contre-candidature. Le PDC, à qui Blocher a pris un siège il y a quatre ans, est l'objet de toutes les attentions. Un candidat PDC qui disposerait d'une grande majorité dans son parti en obtiendrait aussi une mercredi prochain au sein de l'Assemblée fédérale. Il serait soutenu par tous les socialistes et les Verts, ainsi que par les évangéliques et les Verts libéraux. Les quelque sept démocrates-chrétiens qui seraient tentés de privilégier Blocher au candidat de leur propre parti seraient contrebalancés par un nombre à peu près équivalent de radicaux et de libéraux qui, contre la recommandation de vote de leur parti, refuseraient d'accorder leur voix à Blocher.

En résumé, un candidat PDC pourrait compter sur 128 voix et Blocher devrait se satisfaire de 118. Ces 128 voix soutiendraient la réélection des autres conseillers fédéraux qui se représentent. Celles que Couchepin et Merz n'obtiendraient pas dans les rangs socialistes et écologistes seraient largement compensées au sein du PRD.

Quatrièmement, se pose la question de savoir pourquoi le PDC ne s'est pas saisi de cette occasion unique pour s'entendre autour d'un candidat convaincant. Est-ce la preuve que la blochérisation du parti est plus avancée qu'on ne l'imagine et que la présence de Blocher comme chef de l'opposition conduirait au déchirement du PDC? Cela signifie-t-il que l'aversion historique du PDC envers la gauche pèse plus lourd que l'irrespect affiché par Christoph Blocher au point de conduire ce parti à refuser un deuxième conseiller fédéral qui serait porté par la gauche?

Ou s'agit-il, plus prosaïquement, d'une sorte de position réconfortante fondée sur la conviction que la vieille formule mathématique de la concordance permettra tôt ou tard de reconquérir un deuxième siège au gouvernement, étant supposé que le fait de gouverner avec l'UDC serait moins exigeant que de gouverner contre elle?

Cinquièmement, il reste cinq jours pour clarifier ces questions afin que, au nom de l'intérêt général, l'avenir authentique devienne plus vraisemblable que l'avenir inauthentique. Ce qui démontrerait une fois de plus que le possible ne devient possible que lorsque l'on est prêt à ouvrir la discussion sur l'impossible.

Coéditeur de l'ouvrage «Choisir une autre voie», paru en novembre, qui propose des solutions de rechange à l'UDC. http://www.andigross.ch

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