Dans la première moitié du siècle dernier, l’Europe s’est déchirée dans deux guerres et a réduit en poussière son rôle central dans la politique mondiale. Dans la seconde moitié du XXe siècle, des responsables politiques inspirés ont surmonté le sentiment de revanche et ont bâti étape par étape les institutions de l’intégration européenne. L’idée que la France et l’Allemagne puissent encore une fois se battre paraît impossible et le développement de l’Union européenne a largement contribué à l’attrait et la puissance douce de l’Europe dans le monde. Cet accomplissement historique est malheureusement remis en question aujourd’hui.

En mai 2010, les marchés financiers ont perdu confiance dans la capacité de la Grèce à gérer son déficit budgétaire et à rembourser sa dette. Les craintes d’un défaut ont commencé à affecter d’autres pays, comme le Portugal et l’Espagne, parmi les 16 membres de la zone euro. En réponse, les gouvernements européens, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international ont mis au point un plan de sauvetage d’urgence de 700 milliards d’euros pour apaiser la tourmente financière.

Cette intervention a permis un répit temporaire mais les incertitudes persistent sur les marchés financiers. Le mois dernier, la chancelière allemande Angela Merkel a déclaré que si l’euro échoue, «alors ce ne sera pas seulement l’échec d’une monnaie […] mais aussi l’échec de l’Europe, et avec lui, l’idée d’une unité européenne».

L’unité européenne doit déjà faire face à un certain nombre de contraintes. L’intégration budgétaire est réduite. Les identités nationales demeurent plus fortes qu’une identité européenne commune, malgré six décennies d’intégration, et les intérêts nationaux, quoique mieux contenus que par le passé, prévalent encore.

L’élargissement de l’UE pour inclure 27 Etats (et plus à venir) signifie que les institutions européennes resteront probablement sui generis, et il est peu probable qu’elles parviennent à produire une Europe fédérale forte ou un Etat unique. L’intégration juridique est croissante et les verdicts des cours européennes ont poussé les Etats membres à modifier leurs politiques. Mais l’intégration de la branche législative et exécutive peine à se concrétiser: alors que l’Europe s’est pourvue d’un président et d’un ministre des Affaires étrangères, les politiques en matière d’affaires étrangères et de défense ne sont qu’en partie intégrées.

Au fil des décennies, l’Europe a alterné entre excès d’optimisme et crises «d’europessimisme» comme c’est le cas actuellement. Comme le disait récemment le journaliste Marcus Walker, l’Europe «était supposée devenir un acteur sur la scène mondiale, soutenue par le Traité de Lisbonne. Mais l’Europe commence à ressembler à un perdant dans ce nouvel ordre géopolitique dominé par les Etats-Unis et les puissances émergentes menées par la Chine.» Une «image séminale», toujours selon Walker, fut la réunion du 18 décembre qui a accouché du modeste accord de Copenhague – une réunion menée par les Américains et les Chinois, qui avaient invité les chefs d’Etat indien, brésilien et sud-africain, mais aucun européen.

Et aujourd’hui, la récente crise financière a mis en évidence les limites de l’intégration budgétaire dans la zone euro et soulève des questions quant au rôle et à l’avenir de l’euro.

Quel est l’avenir de l’Europe? Comme le faisait remarquer The Economist, «il est question un peu partout du déclin relatif de l’Europe semble-t-il… On peut entendre des chiffres déprimants sur le poids futur de l’Europe, et cela avec quelques raisons. L’Europe représentait un quart de la population mondiale en 1900. D’ici à 2060, elle n’en représentera peut-être plus que 6% – et près d’un tiers d’entre eux auront plus de 65 ans.»

L’Europe est confrontée à de sérieux problèmes démographiques, mais il n’y a pas de réelle corrélation entre les données démographiques et le pouvoir, et les prédictions d’un effondrement de l’Europe ont souvent été contredites. Dans les années 1980, les analystes parlaient d’une euro-sclérose et d’un malaise invalidant, mais les décennies qui suivirent ont montré une Europe à la croissance et au développement institutionnel impressionnants.

L’approche européenne du partage du pouvoir, avec son lot d’accords et de résolutions de conflits réglés par une multitude de comités, peut être frustrante et manque de qualité dramatique, mais elle est de plus en plus justifiée sur bien des dossiers dans un monde interconnecté et interdépendant. Comme le disait Mark Leonard, directeur du Conseil européen des affaires étrangères, «l’idée généralement admise est que le temps de l’Europe est venu, puis reparti. Son manque de vision, ses divisions, son obsession du cadre légal, sa réticence à projeter son pouvoir militaire et son économie sclérosée sont en contraste total avec les Etats-Unis, désormais plus puissants que Rome même… Mais le problème n’est pas l’Europe – c’est notre compréhension dépassée du pouvoir.»

Le politologue américain Andrew Moravcsik suit le même raisonnement en déclarant que les nations européennes, individuellement et collectivement, sont les seuls Etats en dehors des Etats-Unis capables «d’exercer une influence globale à travers tout le spectre de la puissance, qu’elle soit dure ou douce. Si tant est que le terme signifie encore quelque chose, le monde est bipolaire, et devrait probablement le rester pour un certain temps.»

Pour Moravcsik, le pronostic pessimiste est fondé sur une vision réaliste du XIXe siècle selon laquelle «le pouvoir est lié à un partage relatif de l’ensemble des ressources globales et les pays sont engagés dans une rivalité constante de somme nulle». Ce à quoi il ajoute que l’Europe est la deuxième force militaire du monde représentant 21% des dépenses militaires mondiales comparés à 5% pour la Chine, 3% pour la Russie, 2% pour l’Inde et 1,5% pour le Brésil.

Des dizaines de milliers de militaires des Etats membres de l’UE ont été déployés en dehors de leur territoire national au Sierra Leone, au Congo, en Côte d’Ivoire, au Liban et en Afghanistan. En termes de puissance économique, l’Europe constitue le plus grand marché du monde et représente 17% des échanges mondiaux par rapport à 12% pour les Etats-Unis. L’Europe déploie aussi la moitié de l’assistance étrangère dans le monde, en comparaison avec les Américains qui ne comptent que pour 20%.

Mais toute cette force potentielle ne servira à rien si les Européens ne résolvent pas les problèmes immédiats inhérents à la perte de confiance des marchés financiers dans l’euro. Tous ceux qui admirent l’expérimentation européenne doivent garder l’espoir que cela réussisse. © Project Syndicate.

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