Vendredi dernier, j’ai dormi dans un poulailler. Pas seule. Avec mon chéri qui, vu l’humidité de ce gîte insolite sans chauffage ni électricité, a terminé sa nuit en coq enroué. Un poulailler? Oui, désaffecté depuis vingt-cinq ans, mais pas trop retapé pour autant. Un petit paradis, à vrai dire, au-dessus de Cully, entre vignes et glycines.

En face de nous, le lac, façon miroir, et les sommets français. Derrière nous, Ramuz, dont le portrait au fusain reproduit sur une vaste toile raconte à la fois le tourment et le ravissement. Pas loin, une capite, petite maison de vigneron, elle aussi aménagée en chambre atypique. Et, à la tête de tout cela, Yolande, âme du lieu, qui retrace avec passion cette ferme où, enfant, elle a vécu le renard rusé et l’abattage du cochon. A ses pieds, deux chats panthères, costauds, chasseurs. Un gris, qui s’appelle Minuit, un roux qu’on rebaptise Tigrou. Lavaux sous le soleil, joie et merveille.

Oui, mais pourquoi diable dormir dans un poulailler, sur des lits de paille, dans le froid et l’humidité? Pour revivre des sensations d’enfance, quand, le week-end, on se rendait en France, chez les Savoyards, dans une vieille ferme glacée dont il fallait aussi tempérer les lits avec des bouillottes. Petit combat contre le froid, petite victoire sur l’adversité des pieds gelés. Retrouver un peu de ces nuits fraîches, bavardes de bruits divers, mystérieuses. Ne pas se retrancher, ne pas se calfeutrer. Se poser dedans-dehors, à la merci d’un récit, d’une fée… J’ai bien dormi chez Yolande et j’ai rêvé à «Chantecler», pièce fleuve d’Edmond Rostand, 70 personnages, une basse-cour en folie.

Les tribulations d’un coq si fat, qu’il prétend réveiller le soleil de son chant. Un jour, l’amour pour une faisane le prend, il s’oublie dans les plumes de son élue et l’astre royal se lève quand même. Honte, infamie. Rostand se souvient de «Cyrano» et écrit des lignes magnifiques sur le désaveu public. Combat de coqs, vanité retrouvée. L’amour finit plombé, la beauté sacrifiée. A Genève, en 1984, dans le futur Théâtre du Grütli, Pierre Arbel a donné à ce coq toute sa superbe blessée…

Et aujourd’hui? Qui dort dans la paille et caquète pour annoncer le jour? Le bobo bio en quête de cette «authenticité» dont se moquait gentiment Marcel Pagnol. Etre coqs et poules l’espace d’une nuit, d’une nuit seulement. L’affaire est jolie, légère et Ramuz veille, question profondeur de chant.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.