Début juin, il y a quatre mois déjà, occupés que nous étions à préparer un été qui s’avéra vertical, tombait une dépêche officielle dans l’indifférence générale. L’indice suisse des salaires, dûment publié chaque année en temps et en heure par les experts de l’Office fédéral de la statistique, juste avant la plage et les grillades.

En 2021, c’est-à-dire l’an passé si mes calculs sont exacts, les salaires ont baissé dans notre pays. Le pays le plus riche du monde, au moins dans l’inconscient collectif. Et pour la première fois depuis belle lurette, ils n’ont pas seulement baissé en termes réels, corrigés ou compte tenu de l’inflation, ou de tout autre calcul à rallonge. Ils ont baissé tout court. Celui qui gagnait 5000 francs il y a deux ans a gagné 4970 francs l’année dernière (je dis «celui» parce que c’est un peu moins vrai pour les femmes, qui ont perdu comme tout le monde en pouvoir d’achat, mais sauvé 0,2% d’augmentation sur le front nominal.)

A la lumière des angoisses du moment – qu’elles soient électriques, gazières, supermarchères, de base ou complémentaires – cette petite information passée crème il y a quatre mois mérite qu’on la désensable. Parce qu’elle pointe un des sous-jacents de notre impasse. Quelque chose qui cloche et qui préexiste, qui précède la crise, le covid, l’Ukraine et les bulles de gaz dans la mer du Nord. Et quelque chose qui devrait préoccuper au-delà des rangs traditionnels de la gauche syndicale.

Les fondamentaux du capitalisme ont déjà la vie dure dans le débat public. Le mot lui-même est presque devenu toxique, lui qui a pourtant objectivement un bilan à défendre. Mais à tort ou à raison, la croissance, ses relais et ses promesses ont tendance à faire douter une portion croissante (rien ne se perd et rien ne se crée) d’une opinion désabusée. Laquelle, à tort ou à raison toujours, demande autre chose, sans vraiment savoir quoi.

Alors si par-dessus le marché, ou serait-ce par-dessous, capitalisme et croissance se mettent à donner raison à leurs contempteurs dans les chiffres bernois qui font foi, en brisant la première et la seule règle du jeu, nous avons tous un problème. Quelles que soient nos obédiences.

Bon an, mal an, le sourire conquérant pour les uns, la mine abattue pour les autres, nous adhérons à l’économie de marché qui nous gouverne parce qu’elle nous promet une seule chose: une part du gâteau. La part juste et méritée à portée d’effort, vous diront les mêmes uns; une part trop congrue et mal distribuée, opposeront les mêmes autres. Mais une part quand même. Sans quoi, il n’y plus de jeu.

Je nous souhaite bien du courage à la fin du mois et de ceux qui vont suivre, dans les frimas du thermostat bridé. Je nous souhaite de passer le cap comme nous savons passer les caps. Et je nous souhaite surtout, une fois traversé cet hiver de tous les dangers, d’être plus attentifs aux dépêches officielles d’avant l’été. Il pourrait en aller de la plage, comme des grillades.

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