«Faites preuve de volonté contre ce poison et #necédezpasàlacigarette RTE»: voilà ce que veut dire le tweet qui a fait sensation ce lundi:

Vous avez vu quel en est l’auteur? Le chef de l’Etat islamo-conservateur turc, qui aurait été, finalement, convaincu de l’utilité des réseaux sociaux. Au point d’«embrasser» Twitter: c’est le terme qu’utilise la Handelszeitung. Alors qu’il est surtout connu pour ses féroces diatribes contre le réseau? Eh bien, en voilà, une surprise: Recep Tayyip Erdogan a composé lui-même ce lundi son premier message en 140 signes, contre le tabagisme. A l’occasion de la Journée mondiale contre le tabac – ça reste politiquement correct.

Jusqu’ici, ce compte, @RT_Erdogan, était utilisé par des partisans d’Erdogan, mais les services de la présidence en ont officiellement repris le contrôle. Les Hurriyet Daily News précisent qu’auparavant, il était «suivi par plus de 5,7 millions d’abonnés, qui y partageaient des phrases extraites des discours publics du président, sans autre commentaire». Nul ne savait, en réalité, qui gérait vraiment ce compte, à part le principal intéressé, sans doute. Et jusqu’ici, Erdogan représentait plutôt une cible des réseaux qu’un émetteur sur réseaux.

A preuve, cette histoire que raconte entre autres L’Orient-Le Jour libanais, suite à la décision prise par Erdogan au mois de janvier de ne plus recevoir «ses hôtes de marque sans une haie de guerriers en moustaches et costumes d’époque»:

«L’initiative a fait les délices des réseaux sociaux. Nombre d’internautes y ont relayé des photos truquées de M. Erdogan, où ses guerriers ont été remplacés par des personnages de La Guerre des étoiles ou de la saga Harry Potter. La rigolade n’a pas apparemment été du goût du président, qui a très vite riposté. Le doyen de la faculté de médecine de Pamukkale (centre-ouest), Hasan Herken (@HasanHerken), a ainsi été contraint de démissionner pour avoir moqué la tenue d’un des soldats. «Celui qui porte une robe de chambre est censé représenter qui?» a-t-il écrit sur Twitter.»

Le compte désormais «policé» vient «donc juste d’être ouvert». «Et Erdogan, l’ennemi juré d’internet, se mit à gazouiller sur Twitter…» s’en amuse Le Vif belge. «C’est le compte personnel de Son Excellence. Les tweets qu’il rédige lui-même seront signés + RTE +. Les tweets rédigés par son équipe seront publiés sans signature», a expliqué le directeur de la communication présidentielle, Mucahit Kucukyilmaz, à l’agence de presse gouvernementale Anatolie.» Il rejoint ainsi le club des «très nombreux officiels turcs qui ont déjà un compte actif, comme le premier ministre, Ahmet Davutoglu (@Ahmet_Davutoglu), explique le site spécialisé Zee News.

Un abîme de perplexité

Du coup, c’est un abîme de perplexité qui s’est ouvert sur la Toile turque, habituée aux sorties virulentes de son auteur contre les réseaux sociaux. Rappelons que lors de la fronde antigouvernementale de juin 2013, M. Erdogan avait qualifié Twitter de «fauteur de troubles». «Je n’aime pas tweeter», avait-il renchéri en août dernier, comparant le site de microblogging à «un couteau dans la main d’un meurtrier», explique l’Agence France-Presse. En ajoutant encore, en février 2014, lit-on dans le Guardian: «Je n’ai rien à faire avec Twitter. De toute façon, je n’ai pas le temps pour ça. Je travaille jour et nuit.»

Le «changement d’état d’esprit» est donc surprenant pour le Blick. Car l’an dernier, il avait joint le geste à la parole en ordonnant le blocage momentané de Twitter et Facebook pour éviter la diffusion d’accusations de corruption. Et l’agence Reuters, d’ailleurs, vient d’indiquer que «la Turquie a déposé bien plus de demandes de retrait de contenus à Twitter que n’importe quel autre pays au cours du deuxième semestre 2014. […] Ces chiffres donnent corps aux craintes d’atteintes à la liberté d’expression sur Internet dans un pays dont le président Recep Tayyip Erdogan s’est dit déterminé à éradiquer ce qu’il présente comme des activités en ligne illégales.»

«Tropisme autocratique»

Et justement, le hasard fait que Hidayet Karaca, directeur du groupe de presse Samanyolu, vient de témoigner depuis sa prison dans Le Monde. Un texte remarquable, kafkaïen, qui en dit long, très long, sur les questions de liberté d’opinion en Turquie. Extrait: «Je ne suis pas le premier journaliste turc emprisonné pour avoir fait son travail. Malheureusement, vu le tropisme autocratique d’Erdogan, je ne serai pas le dernier. Le nombre de journalistes détenus n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg. La presse turque, dans sa quasi-totalité, a été domestiquée par des méthodes plus sophistiquées que l’emprisonnement ou est passée sous le contrôle d’hommes d’affaires proches du gouvernement.

»Or le contrôle total des médias [inclus les médias sociaux] est un pilier central du régime autoritaire en Turquie. Il oblige non seulement la presse pro-gouvernementale à relayer une propagande mais pousse aussi la presse d’opposition à s’autocensurer. Les quelques rares organes de presse indépendants ont subi des contrôles fiscaux à répétition, des amendes pécuniaires. Le groupe de presse que je dirige ne reçoit plus de publicités de la part des autorités publiques, il fait face à des amendes abusives du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Les comptes Facebook et Twitter qui dérangent sont prestement interdits.»

Au parlement…

Son directeur de la communication n’a pas précisé les causes du «revirement» du président, dont même la télévision semi-officielle iranienne Press TV semble apprécier la «réconciliation avec Twitter». Oubliant sans doute que personne n’est dupe que les réseaux servent aussi la communication officielle, voir l’embrigadement idéologique.

Contentons-nous donc de rappeler en conclusion que le parlement turc, où le parti de Recep Tayyip Erdogan dispose de la majorité absolue, doit bientôt examiner un texte de loi qui autoriserait les ministres à fermer un site internet sans la moindre décision de justice. Au nom «de la sécurité nationale et de la protection de la vie privée».

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