Vladimir Poutine répond au désir de stabilité des Russes, d'où sa popularité, qui est réelle, il n'a pas besoin du FSB pour la fabriquer! Mais il est entouré par des éléments «de force», dans les grands ministères qui ont pris la haute main sur les branches essentielles de l'économie, et cette élite corporatiste, qui est en guerre intestine, veut plus qu'un leader populaire, elle voudrait un Etat franchement patron de tout en Russie. Le président a souvent parlé de «dictature de la loi», et il a échoué à l'établir. Le président aurait-il changé? Son dérapage lexical au stade Loujniki, lors de son grand meeting où il traita les opposants extraparlementaires de «chacals aux portes des ambassades» était surprenant, et inadmissible de la part d'un président de tous les citoyens russes. Alors, Staline? Non, évidemment: Staline modelait la société à volonté, et la société russe d'aujourd'hui ne se laisse pas modeler. Staline avait un parti hégémonique, le président actuel n'en a pas, et c'est d'ailleurs tout le problème, un parti ne se fabrique pas sur ordre administratif.

Le Parti communiste actuel, avec ses 22% aux élections locales et ses 11% aux législatives (étrange différence) est le seul parti de vraie opposition à l'intérieur de la Douma.

Du côté de l'opposition démocratique, si l'on peut penser que les résultats ont été localement «revus à la baisse», il faut aussi constater une impossibilité tragique à s'unifier: Yavlinski? C'est «moi ou rien»! L'Union des forces de droite? Un vrai homme politique, mais impopulaire, Boris Nemtsov, et une femme de lettres courageuse, Tchoudakova; et puis il y a le joueur d'échecs Kasparov jouant à part et naïvement sa partie. Sans compter l'ancien premier ministre de Poutine, Kassianov, jouant la quatrième partie discordante, comme dans la fable de Krylov.

Le président ne veut pas changer la Constitution. Il aurait pu le faire en toute légalité, et en un tournemain. Mais alors, que veut-il, à quelques mois des élections présidentielles?

Les flatteurs font son siège: le cinéaste Mikhalkov, le sculpteur Tseretelli l'ont adjuré d'accepter un troisième mandat, au nom de l'intelligentsia russe (mille protestations ont fusé de toutes parts!). Un Concile citoyen, nouvelle version du Concile de la Terre russe de 1612, envisage au printemps de le décréter père de la nation. La Russie attend.

S'il y a eu un incontestable mieux économique pour tous en Russie, et si ce mieux est plus parlant aux citoyens russes que la saine nécessité d'une opposition, en revanche aujourd'hui apparaît une inflation que tout le monde ressent, et dont tout le monde parle.

S'il y a alignement de tous les grands médias, n'oublions pas en revanche une petite part de la presse écrite (Novaïa Gazeta) et une étonnante radio (Echo de Moscou), captée partout, et en particulier sur le Net, ni que la chaîne de télé Kultura relaie Euronews tous les matins. Et surtout qu'on retrouve «on line» absolument tous les textes censurés par les rédacteurs en chef, toutes les protestations, toutes les dénonciations d'excès policiers: par exemple tout récemment un texte refusé par la publication branchée La grande ville du journaliste Filipp Dziadko, arrêté pour quelques heures place du palais à Saint-Pétersbourg, avec six Ouzbeks et un vieil homme pris au hasard.

Si ce n'est ni 1612 avec l'avènement de Mikhaïl Romanov, ni 1937 avec la «pharaonisation» de Staline, ni le retricotage de ce qu'avait détricoté la perestroïka en 1989, qu'est-ce donc? Un corporatisme opaque en quête de la bonne forme de gestion du pouvoir? Un chef prisonnier d'une sorte d'hydre étatique qui s'est adjugé la majeure portion du pouvoir économique sous son second mandat, avec peut-être sourdes menaces sur lui? Poutine apprenti sorcier, et cherchant l'issue sans la connaître?

En tout cas, sa victoire du dimanche 2 décembre 2007 est loin d'être totale. Le président a eu moins de voix qu'aux dernières présidentielles: 64%, ce n'est pas la victoire totale, sur un corps électoral qui est allé voter à un peu plus de 50%, donc qui a voulu s'exprimer.

Ce serait une victoire formidable en démocratie, mais est-ce une victoire dans une démocratie autoritaire où le peuple était soumis à une houle formidable de propagande? Sur les murs, d'énormes calicots hélaient les citoyens: «Le plan Poutine pour TOI!». 30% d'électeurs ont répondu à l'appel, ce n'est pas, et de loin, toute la Russie.

L'équilibre fragile de la démocratie dirigée de Poutine est rompu, et nul ne sait où le pays va vraiment. L'état de la société russe nous suggère une réponse à double tranchant. Mais cette société étant ce qu'elle est, riche, entreprenante, variée, toujours plus libre dans sa culture, je crois qu'elle bronche devant la mauvaise direction prise.

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