Revue de presse

Poutine s’apprête à faire son grand show annuel, devant 1700 journalistes

Ce jeudi matin a lieu la traditionnelle conférence de presse du maître du Kremlin. Pour la quatorzième fois depuis l’an 2000, en position de force à l’international, mais plus faible sur les questions internes à la Russie

C’est un rite désormais annuel qu’il affectionne tout particulièrement, répété pour la quatorzième fois depuis l’an 2000, lorsqu’il est arrivé au pouvoir suprême: le président russe, Vladimir Poutine, se livre ce jeudi à son face-à-face avec la presse nationale et internationale. Un événement très attendu dans un contexte de tensions renouvelées avec l’Occident et de confrontation entre Moscou et Kiev. Ce ne sont pas moins de 1700 journalistes en provenance de la quasi-totalité des régions russes, d’Asie, d’Europe et des Amériques qui y ont été accrédités. Le Kremlin a d’ailleurs «demandé au Ministère russe des affaires étrangères de faciliter les formalités de visa pour les correspondants étrangers qui souhaitent assister à l’événement», indique la chaîne de télévision NTV.

Ce mercredi, la chaîne Rossiya 24 (visible ici en streaming) a déjà lancé un compte à rebours et diffusé de nombreux reportages sur les préparatifs de l’événement qui aura lieu au Centre international du commerce à Moscou. Afin que soit assuré le plus large des retentissements, le public pourra bénéficier d’un service de traduction en anglais, en français et en allemand. Le début de la conférence de presse est prévu à 9h GMT (10h en Suisse). L’heure de sa conclusion n’est pas fixée, elle est au bon vouloir du président. La première avait duré 1 heure et 35 minutes en 2001, alors qu’en 2008 Vladimir Poutine avait répondu non-stop aux questions en direct pendant 4 heures et 40 minutes! Depuis 2004, l’événement n’a jamais duré moins de trois heures.

Seulement voilà. Cette année, fait remarquer Radio France internationale (RFI), l’exercice se tient «dans un contexte particulier, celui d’une très forte chute du président russe dans les sondages. Réélu avec plus de 70% des voix en mars dernier, Vladimir Poutine a vu sa cote de popularité faire un plongeon dans les mois qui ont suivi le scrutin. Selon un sondage publié en novembre par le Centre Levada, l’un des rares instituts de sondage indépendants du pays, moins de 40% des Russes lui font désormais confiance. Une chute de 20 points en quelques mois!»

Alors, quels seront les sujets dominants?

Les relations russo-américaines, très probablement, qui sont au plus bas depuis la fin de la guerre froide, malgré les promesses électorales de Donald Trump d’un rapprochement. Après l’affaire Skripal, notamment, «Poutine ne sait plus à quel saint se vouer», selon le site Eurotopics. net: le portail web Ekho Moskvy l’a quasiment sommé, en octobre dernier, de décider «une bonne fois pour toutes la version à laquelle il souscrit […] et de s’y tenir»: «Soit nous clamons notre innocence, et l’attestons preuves à l’appui. Soit nous reconnaissons avoir essayé de liquider cette ordure, estimant que les traîtres ne sont pas des humains, même quand notre président les a lui-même graciés.»

Ce à quoi le chroniqueur Alekseï Melnikov avait répondu, dans un post de blog culotté, relayé par le site Newsru.com, en se demandant ce qu’il fallait bien faire dans la Russie de Poutine pour ne pas être un «traître» et/ou une «ordure»: «Entourez-vous de laquais qui vous servent bassement, réduisez à néant la liberté d’opinion. […] Arrogez-vous le pouvoir pendant des décennies […]. Pendant votre règne, faites en sorte que vos amis les plus proches deviennent milliardaires. […] Hypothéquez toutes les perspectives du pays, exposez-le aux sanctions occidentales. Faites de vos gardes du corps des gouverneurs. Créez un service de gendarmerie contre le peuple, à la tête duquel vous nommerez également un de vos gardes du corps.» Et aussi:

Mentez au pays et au reste du monde sur tous les sujets

Quoi d’autre encore, après cette éloquente énumération? «Attaquez un pays voisin, enfreignant ce faisant la Constitution dudit pays et occupez une partie du territoire du pays conquis.» C’est l’autre sujet phare, celui de la crise en Ukraine, bien sûr, où le conflit armé entre Kiev et les séparatistes pro-russes a fait plus de 10 000 morts depuis 2014. Puis l’«incident» en mer d’Azov a aggravé les relations entre Moscou et Washington, de même que l’annonce par les Etats-Unis en octobre de leur intention de se retirer du traité nucléaire INF, qui interdit la fabrication d’armes nucléaires de portée intermédiaire. Sans compter les prétendues ingérences russes dans la présidentielle américaine, que Poutine adore prendre à la légère:

A l’interne, les problèmes économiques, «sur fond d’une conjoncture internationale assez défavorable», seront également abordés, mais Poutine garde toujours un contrôle strict des sujets dont il veut traiter ou non. La hausse attendue des tarifs pour les services communaux, la protection contre les ondes radioactives, l’impopulaire réforme des retraites ou le traitement des cancers en Russie figurent également parmi les questions qui préoccupent les journalistes, à l’exemple de l’exercice de 2017, avant la réélection du locataire du Kremlin:

Quelle sera donc la réponse du président russe à la nouvelle vague de défiance contre lui? «Il lui sera difficile de trouver des réponses structurelles aux attentes de la population, selon RFI. Car il lui faudrait pour cela que l’économie russe redémarre, que le pouvoir d’achat remonte – ce qui est d’autant plus difficile à réaliser que la Russie est toujours l’objet de sanctions de la part des pays occidentaux.» Faute d’alternative, Nikolaï Petrov, politologue à la Haute Ecole d’économie de Moscou, pense qu’il va essentiellement «se tourner vers la politique extérieure».

Ces derniers temps, on a en effet surtout «entendu des déclarations sur les succès militaires, sur la grandeur de la Russie et sur l’équipement des armées. Mais il s’agit d’une sorte de répétition de ce qui a déjà été dit depuis des années. Ce n’est pas vraiment nouveau», et l’expert ne croit «pas que ça suffira à enrayer cette chute de popularité». Surtout depuis que Donald Trump a annoncé, il y a quelques heures, le retrait de ses boys de Syrie:

Dernière particularité russe: les réponses du président aux médias s’apparentent souvent à des «ordres» donnés au gouvernement ou aux autorités régionales, dont «le président veille soigneusement» à l’exécution. Mais «ce marathon est souvent rythmé par des blagues, des menaces ou des expressions bizarres du président russe». Ouest-France en propose un amusant florilège. «Friand d’expressions imagées», il cause «souvent des casse-tête aux interprètes». Ainsi, en 2017, Poutine avait expliqué à la presse que «le pouvoir ne devait pas ressembler à un homme barbu qui retire paresseusement du chou de sa barbe, tout en regardant son Etat se transformer en une mare trouble où les oligarques pêchent du poisson d’or». Clair, non?

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