Une petite fable pour commencer, tirée du Coran. C'est l'histoire de Youssef, fils favori du prophète aveugle Yahou qui vécut il y a fort longtemps. Youssef était tellement adoré par son père que ses frères, jaloux, le jetèrent dans un puits et dirent au père qu'il avait été dévoré par un loup. Or une caravane, passant par là, secourut l'infortuné et le vendit comme esclave en Egypte où Youssef, prodigieusement beau et intelligent, devint roi après moult péripéties. Son pays fut bientôt le seul à avoir des céréales en réserve quand vint une terrible sécheresse. Une distribution de blé fut organisée pour les pays voisins: les frères de Youssef se présentèrent une gamelle à la main et furent confondus devant le père Yahou.

Des milliers d'années plus tard, cette histoire fait la une des journaux iraniens. Le 8 juin dernier, le quotidien réformateur Sob-e Emrouz publiait la lettre d'un enseignant de Tabriz disant que ses élèves avaient de la peine à y croire: «Ils me demandent pourquoi le père de Youssef n'a pas demandé à toucher le corps de son fils, s'il ne pouvait le voir, pourquoi les frères, âgés, sont allés eux-mêmes chercher du blé en Egypte alors qu'ils pouvaient envoyer leurs enfants et pourquoi l'on ne parle jamais de la mère de Youssef. J'ai étudié longtemps ces questions sans trouver de réponse. J'ai fini par dire à mes élèves que deux lignes parallèles ne se croisent jamais, sauf si Dieu le veut.»

Quel pays prospère que l'Iran, peut-on penser, pour se soucier de questions abstraites! Mais la suite de l'histoire est tristement concrète: Saïd Hodjarian, éditeur de Sob-e Emrouz et ami intime du président Khatami, fut convoqué il y a trois semaines par la justice, un bastion ultraconservateur, pour avoir publié cette lettre qualifiée d'anticoranique. Il ne doit sa liberté qu'au paiement d'une lourde caution. Et mardi dernier, en violation complète de la loi sur la presse qui ne tient que l'éditeur responsable, la justice a écroué pour la même lettre Kazem Shokri, le rédacteur en chef. Elle exige le nom du professeur de Tabriz, qui risque gros, ainsi que ses élèves. Les autres journaux réformateurs se sont aussitôt emparés de l'affaire, dénonçant un complot contre le président et son seul moyen d'expression, une dizaine de titres de presse.

L'affaire Youssef n'est qu'un épisode parmi des milliers de la bataille que se livrent deux factions religieuses en Iran. Mais elle combine les trois acteurs des émeutes d'il y a deux semaines, les plus graves en vingt ans: les conservateurs qui s'accrochent au pouvoir, les réformateurs qui tentent de le conquérir et les jeunes qui posent des questions. Du coup, elle nous aide à comprendre l'intensité des antagonismes à Téhéran: c'est une guerre de religion entre les partisans d'un islam verrouillé et ceux qui tentent de l'adapter au monde moderne, c'est une guerre politique pour le contrôle du pays potentiellement le plus riche de la région, et c'est une guerre sociale, où des millions de jeunes (la moitié de la population a moins de 20 ans) aimeraient affirmer leur droit individuel au bonheur dans une société qui ne tolère que les valeurs collectives de la mosquée, de la famille, de la patrie.

Toutes proportions gardées, c'est un peu comme si un pays d'Europe devait surmonter au même moment les guerres de religion du XVIIe entre catholiques et protestants, la démocratisation postrévolutionnaire du XIXe et les troubles de mai 1968.

L'élection triomphale de Mohammad Khatami en mai 1997 a consacré l'alliance des jeunes et des réformateurs contre ceux qu'ils qualifient de «despotes politiques et religieux». Il y a fort à parier que cette alliance ne va pas faiblir, malgré l'absence décevante du président durant les manifestations. Si Khatami doit se taire, ses hommes se chargent d'expliquer aux étudiants que les «despotes» le cernent de toutes parts mais qu'il œuvre en coulisses. Si cela ne suffisait pas, les conservateurs ont aussi beaucoup travaillé à consolider l'alliance de leurs adversaires. La lettre au président du 12 juillet signée par 24 commandants des Gardiens de la Révolution est une de ces erreurs que l'on attribue à la panique grandissante des conservateurs. «Notre patience est à bout, nous interviendrons si vous ne le faites pas», a écrit en substance la garde prétorienne du régime. Ce faisant, elle a fâché 70% d'Iraniens qui ont mis tous leurs espoirs dans Khatami et qui savent bien que les troubles ne sont pas dus à la démocratisation, mais à l'attaque de dortoirs d'étudiants par la police et les phalanges du Ansar Hezbollah.

Pendant ce temps, la justice et les services secrets faisaient de leur mieux pour convaincre la population que les émeutiers obéissaient aux «mains invisibles» de l'ennemi sioniste et américain. La TV a diffusé en boucle les «confessions» de trois étudiants au visage tuméfié. Personne en Iran n'a jamais cru à l'authenticité de ces spectacles mais jamais la version officielle n'avait été balayée du revers de la main, comme l'ont fait les étudiants. «Les racines de la violence sont en Iran, chez ceux qui luttent contre le président», ont-ils asséné dans trois communiqués successifs.

Voilà le paradoxe: les conservateurs sont omnipotents mais vont perdre les élections législatives du 18 février 2000. Ils peuvent arrêter 13 Juifs à Shiraz et les accuser d'espionnage pour saboter l'image internationale du président. Ils peuvent lâcher les rennes du Hezbollah, destituer les ministres de Khatami, sélectionner les candidats et fermer l'un après l'autre tous les journaux libéraux. Et pourtant, seule l'annulation des élections leur évitera de perdre le parlement, qui va permettre à Khatami de neutraliser progressivement les autres bastions conservateurs.

Il subsiste bien sûr beaucoup de mystères. Quel rôle peut encore jouer l'ancien président Rafsandjani, qui multiplie ces jours les gestes d'allégeance au guide Ali Khamenei? Le guide, justement, est-il disposé au compromis historique après la victoire des réformateurs? Et aussi: le président a-t-il vraiment l'intention de maintenir le système sous sa forme actuelle ou prône-t-il en secret la séparation de la religion et de la politique, comme beaucoup de ses amis? Une chose est sûre: le génie des réformes est sorti avec Khatami de la bouteille de la République islamique et personne ne pourra l'y faire retourner. Pas plus qu'on peut empêcher les élèves de Tabriz de se poser des questions sur la vie de Youssef.

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